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Hécate, déesse des carrefours et protectrice des magiciens

Bienveillante chez Hésiode, terrible dans les papyrus magiques, Hécate change de visage au fil des siècles : déesse de la fertilité, puis gardienne des carrefours au triple regard, puis encore souveraine des morts que l’on invoque pour lancer des sorts et rôder dans les cimetières.

1Hécate est l’une des divinités les plus complexes de la mythologie grecque, du fait de la multiplicité de ses attributs et de l’évolution de son culte au fil du temps. À l’origine, elle est déesse chtonienne de la fertilité. Elle fait partie des divinités pré-olympiennes, soit avant l’avènement de Zeus. Fille de Persès et d’Astérie, directement issue des Titans, Hécate est fréquemment assimilée à Artémis, protectrice des animaux sauvages, déesse de la chasse, et à Sélènè, la Lune, et plus tard dans un large syncrétisme au dieu Mèn, nommé Mensis en latin, un dieu lunaire d’origine phrygienne. Hécate est décrite par Hésiode comme une déesse bienveillante qui accorde largement son assistance et son secours, et bénéficie d’un « privilège sur la terre, sur le ciel et sur la mer »(Théogonie, vers 411-452). Les faveurs qu’elle accorde concernent en effet tous les domaines, alors que les autres divinités ont des champs plus spécifiques d’intervention. Ainsi elle confère également la santé, la victoire, et procure la sagesse. Elle est encore kourotrophos, « celle qui nourrit les jeunes hommes » : cette épithète traditionnelle qu’Hécate partage avec Artémis est déjà présente dans la Théogonie d’Hésiode (vers 452). Hécate porte aussi chance aux marins et aux chasseurs. Elle est encore la déesse populaire associée à Déméter, et aussi tout particulièrement la déesse des lieux de passage et des routes, la protectrice des portes et des entrées des maisons. On peut aussi plus exceptionnellement lui sacrifier un chien toujours dans l’espoir d’obtenir ses faveurs.

Peu à peu, cette image évolue.

Statuette d’Hécate à triple corps et les trois Grâces, Hékatéion en marbre, période hellénistique, 1er-2e s. ap. J.-C., New-York, The Metropolitan Museum. The Bothmer Purchase Fund, 1987.

On insiste sur son rôle de gardienne des carrefours, elle qui embrasse de son triple regard les trois directions que peut prendre le voyageur. Hécate préside ainsi à ces croisées de chemins que sont les carrefours où figurent un type de sculptures votives nommées hékatéion : des monuments à trois têtes ou constitués de trois femmes se donnant la main, adossées à une colonne, coiffées d’un kalathos (la coiffure en corbeille rituelle). Une œuvre de ce type, due à Alcamène, un sculpteur du 5e siècle avant notre ère, figurait à l’entrée de l’Acropole d’Athènes, sur le bastion où s’élève le temple d’Athéna Nikè. On effectue des offrandes alimentaires à la déesse, les repas d’Hécate, que l’on dépose dans les carrefours, souvent devant sa statue.

Son lien avec le monde d’en bas s’accroît. Dès le 5e siècle avant notre ère, identifiée à Perséphone, elle devient la divinité des Enfers et des morts. Elle rôde dans les cimetières, précédée par les hurlements des chiens et apparaît sous des formes spectrales ou animales comme celles de la chienne, de la louve ou de la jument… Aussi se manifeste-t-elle, dans les textes magiques, et dans la littérature, comme Hécate la terrible, protectrice des magiciens et des sorciers, celle aux trois formes, aux trois visages. Elle est omniprésente dans les Papyri Grecs Magiques, évoquée avec une torche dans chaque main et sa bouche soufflant le feu.

Statuette d’Artémis ( ?) tenant deux torches, pierre calcaire, Période hellénistique, 3e-1er s. av. J.-C., New-York, The Metropolitan Museum. The Cesnola Collection. Purchased by subscription, 1874–76.

Dans le manuscrit copte, contenant le livre gnostique Pistis Sophia (chapitre 140), les gnostiques chrétiens font d’Hécate l’un des cinq maîtres qui commandent aux 360 démons du Milieu (espace situé sous le cercle du Soleil). Mais tous les Anciens n’en restent pas à cette conception des plus sombres. Pour Proclus, Hécate est l’âme du monde, la médiatrice entre le monde humain et le monde divin. Et dans l’Hymne orphique du Recueil de Pergame, dont le début est donné ci-dessous, l’image d’Hécate est plus apaisée.

La prière d’un disciple d’Orphée à Hécate :

Εἰνοδίαν Ἑκάτην κλήιζω, τριοδῖτιν, ἐραννήν,
οὐρανίαν χθονίαν τε καὶ εἰναλίαν, κροκόπεπλον,
τυμβιδίαν, ψυχαῖς νεκύων μέτα βακχεύουσαν,
Περσείαν, φιλέρημον, άγαλλομένην έλάφοισι,
νυκτερίαν, σκυλακῖτιν, ἀµαιµάκετον βασίλειαν,
θηρόβροµον, ἄζωστον, ἀπρόσµαχον εἶδος ἔχουσαν…

J’invoque Hécate la désirable, la sentinelle des routes et des carrefours,
céleste, terrestre et marine, drapée dans son péplos de safran
la sépulchrale, bacchante parmi les âmes des morts,
la fille de Persès, la solitaire, réjouie par les cerfs,
l’amie nocturne des chiens, la reine redoutable,
sans ceinture, précédée des cris des bêtes, invincible !…

Hymne I, Recueil de Pergame, Traduction P.C.

Le texte suivant est une formule de contrainte amoureuse, genre bien attesté dans les papyrus magiques. Celui qui l’emploie invoque Hécate et les morts privés de sépulture pour tourmenter une femme jusqu’à ce qu’elle se tourne vers lui. La formule laisse en blanc le nom de la personne visée, remplacé par « Une telle », que le praticien complétait au moment de l’usage.

« Viens Hécate aux trois routes, toi dont les spectres soufflent le feu,
toi qui en partage as reçu les routes terribles et les durs maléfices.
Je t’appelle, Hécate, avec ceux qui avant l’heure ont péri,
les héros morts sans femme et sans enfants,
sifflant sauvagement et rongeant leur cœur dans leur poitrine.
Placez-vous sur la tête d’Une telle, et arrachez-lui le doux sommeil […]
Que l’épuise le souci de moi qui la fera veiller.
Si elle est couchée serrant un autre homme contre ses seins,
Qu’elle le repousse et qu’elle me place dans son cœur !

Papyri graecae magicae, « À Hécate », IV, 2720-2730 (trad. P.C.)

  1. Contenu publié initialement sur l’ancienne version du site Odysseum en 2019. ↩︎

Bibliographie & ressources

  • Hésiode, Théogonie, vers 411-452.
  • Hymnes orphiques, hymne à Hécate.
  • Papyri graecae magicae, IV, 2720-2730.
  • Pistis Sophia, chapitre 140.
  • Zografou A., Chemins d’Hécate. Portes, routes, carrefours et autres figures de l’entre-deux, Liège, Presses universitaires de Liège, 2010.

Proposé par

  • Odysseum

    Articles, dossiers et ressources pédagogiques sur les langues et cultures de l'Antiquité, publiés depuis 2019 pour les enseignantes, les enseignants et leurs élèves.

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