Un dieu au mille noms
1Dionysos, comme les autres dieux grecs, est perçu à travers une pluralité de visages. Il est ainsi tour à tour Dionysos Liknitès, le dieu au berceau, élément clef des fêtes bisannuelles appelées Triétéries, Dionysos Bassareus, vêtu de peaux de renard, Dionysos Perikionios, enroulé autour d’un pilier, Dionysos Lysios-Lenaios, le dieu qui libère et le dieu du pressoir. Aristote dénombre quatre cent vingt appellations de Dionysos.
Fils ici de Zeus et de Perséphone, il est dans l’hymne orphique assimilé à Zagreus. À l’époque impériale romaine, le mythe orphique de Dionysos-Zagreus est toujours vivace, et Dionysos est le dieu le plus important des croyances orphiques. Parce que les Titans ont autrefois mangé la chair de Dionysos, l’homme, issu des Titans, détient en lui un élément divin qui lui permet de réclamer sa place auprès des dieux. Mais pour retrouver sa véritable origine et s’identifier au dieu, il doit se libérer des éléments titaniques qu’il porte. C’est à cela que tendent, de manière diverse, l’orgie dionysiaque, les bacchanales, et l’ascèse orphique. C’est pourquoi, malgré le contraste apparent de ces deux voies, on fait d’Orphée, dès le 3e siècle avant notre ère, le fondateur des mystères dionysiaques.
Naissances et voyages
Une autre tradition veut qu’après la mort de Sémélé, foudroyée par l’apparition de Zeus dans son éclat insoutenable, le roi des dieux sauve l’enfant qu’elle porte, alors au sixième mois, en le cousant dans sa cuisse. L’enfant y achève sa gestation et en sort parfaitement formé. Dionysos est ainsi le dieu qui meurt et renaît plusieurs fois. Le jeune dieu est ensuite élevé sur l’île de Nysa par des nymphes et par le vieux Silène.

Devenu adulte, Dionysos voyage de cité en cité, mais il y est souvent mal reçu. En Thrace, le roi Lycurgue jette en prison ses prêtresses, les ménades, mainades, terme dérivé du verbe mainomai, délirer. Le dieu les libère et frappe le roi de folie meurtrière.
Le dieu étranger, à Thèbes
Après avoir voyagé jusqu’en Inde, Dionysos revient dans sa cité natale, Thèbes, sous la forme d’un homme et d’un étranger. Le roi Penthée refuse d’y introduire son culte. Dionysos est bien alors cette divinité hybride, à la fois dieu et homme. Metteur en scène lucide et distancié de l’extase et du délire, il manipule Penthée en le poussant à se travestir en femme, et déchaîne les Thébaines qui croient servir le dieu.
L’extase tourne au délire, quand le dieu entre entier dans le corps, ainsi que le dit Tirésias. Les femmes ravagent des villages entiers, avec à leur tête la mère du roi, Agavé. Dans leur folie, les ménades démembrent Penthée, croyant qu’il s’agit d’un lion. Un peu plus tard, Agavé contemple, accablée et les yeux enfin lucides, la tête de son fils qu’elle tient entre ses mains. Dionysos est enfin reconnu comme un dieu à part entière.
Plus tard, lorsque Thésée abandonne Ariane sur l’île de Naxos, Dionysos en tombe amoureux et l’emmène sur l’Olympe pour l’épouser. Il lui offre une constellation, la Couronne, qu’il place parmi les astres à l’occasion de leurs noces, célébrées par les dieux dans l’île appelée Dia, voulant manifester à tous sa gloire.
Le vin, le lierre et le masque
Dionysos est par excellence le dieu de la fête et du vin. Il est à la fois Bacchos et Lysios, source de folie et libérateur, et il conserve presque toujours un caractère sauvage. Cet aspect devient prédominant dans l’iconographie : innombrables sont les représentations des fêtes et des ménades échevelées qui, au son de la flûte et du tambourin, dansent pour le dieu.

Mais il est aussi, paradoxalement, le dieu couronné de lierre, celui que l’on dit à la crinière de lierre. Or le lierre est une plante de l’ombre, plantée sur les tombes, que Plutarque oppose à la vigne, plante ardente. Couvert de lierre et paré de raisins, Dionysos manifeste ainsi qu’il est à la fois du côté du soleil et du monde d’en bas.
Dionysos est encore et surtout le dieu du masque, et le théâtre est né des fêtes que l’on célèbre en son honneur.
La comédie et la tragédie sont étroitement associées aux fêtes religieuses du dieu et au sacrifice effectué à cette occasion. Les Grandes Dionysies sont l’occasion pour les Athéniens d’affirmer l’excellence de leur cité, et c’est avec Dionysos que le lien entre le politique et le religieux est le plus sensible.
Dans Les Euménides d’Eschyle, les Érinyes, sous l’éclat des torches, closent la pièce par un long cri rituel qui dit, là encore, le triomphe de l’inarticulé et du dionysiaque.
La prière d’un disciple d’Orphée à Dionysos
J’invoque Dionysos le rugissant, lui qui hurle euai !
Né le premier, le dieu double, aux trois naissances, Bacchus le roi,
sauvage, mystérieux, secret, aux deux cornes et à la double forme,
couvert de lierre, à la face de taureau, saint et martial, lui qui hurle euai !
Mangeur de chair crue, paré de raisins et d’un péplos de feuilles.
Hymnes orphiques, hymne à Dionysos, n° 30.
Dionysos est le dieu aux trois naissances dans cette prière orphique. Héra jalouse avait chargé les Titans d’enlever Dionysos-Zagreus. Ceux-ci attirèrent son attention avec des jouets, puis le démembrèrent et le dévorèrent, en partie cru et en partie cuit. Athéna réussit à sauver son cœur que, selon une tradition, Zeus fit absorber à Sémélé, la fécondant ainsi du second Dionysos.
Les pratiques rituelles du démembrement, sparagmos, et de l’omophagie consistent, aux origines du culte, à déchirer avec les mains et les dents une victime sacrificielle vivante, souvent un taurillon ou un chevreau. Dans l’orgie dionysiaque, l’exaltation que créent l’omophagie, la danse et le vin permet au bacchant de sortir de son moi titanique pour s’unir au dieu. C’était l’une des deux façons de devenir un Bacchos.
L’autre est l’ascèse orphique, qui réclame une discipline rigoureuse et un mode de vie impliquant, entre autres, le végétarisme, afin de faire mourir en soi le moi titanique et de libérer le soi dionysiaque, l’élément divin enclos dans l’homme. Dès l’époque hellénistique, cette manducation de viande crue prend la forme d’un rituel symbolique.
Quelle que soit son origine exacte, qu’il vienne de Thrace ou qu’il soit autochtone, Dionysos est éprouvé à chaque fois comme l’étranger. Peu présent dans l’épopée homérique, le dieu délirant, le dieu de la transe, affirme son importance en déferlant comme un conquérant sur la Grèce. Il apparaît dans les cultes à mystères ainsi que dans de nombreux épisodes mythologiques qui favoriseront le développement de formes artistiques, dans l’Antiquité comme dans l’art des 16e et 17e siècles.
- Contenu publié initialement sur l’ancienne version du site Odysseum en 2019. ↩︎









