Brève histoire de la mosaïque
1Le décor en mosaïque a connu un grand succès chez les Anciens. Avec des fonctions protectrices d’abord et surtout ornementales, c’est une forme d’artisanat qui s’est pratiquée tout au long de l’Antiquité gréco-romaine et s’est perpétuée durant l’Antiquité tardive et au Moyen Âge, avec un retour d’intérêt encore au 19e et au début du 20e siècle. D’innombrables pavements ont été retrouvés sur des sites tout autour du bassin méditerranéen, de l’Arménie et de l’Irak jusque dans des zones plus nordiques de l’Europe. Il n’est pas rare que des fouilles révèlent de nouveaux pavements encore à notre époque.
À l’origine, les sols construits en dur, lavables, ajoutent au confort des maisons en remplaçant les sols en terre battue. Les pavements les plus anciens, reconnus actuellement à partir du 8e siècle avant notre ère, étaient réalisés en galets ramassés en bord de mer ou de rivière. Non taillés, ces galets offrent les couleurs de la nature. Ils étaient utilisés pour créer divers motifs géométriques et végétaux, mais aussi figurés : des animaux fantastiques, des scènes tirées de la mythologie grecque. Pline l’Ancien en fait le récit dans son Histoire naturelle :
Pauimenta originem apud Graecos habent, elaborata arte picturae ratione, donec lithostrota expulere eam.
Ces pavements trouvent leur origine chez les Grecs, qui arrivèrent à en faire une sorte de peinture, jusqu’au temps où les mosaïques en prirent la place.
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVI, 184.
Les termes pauimentum et lithostrotum sont encore l’objet de beaucoup de discussions. Au 2e siècle avant notre ère, des pierres commencent à être taillées en cubes avec de petits marteaux, les martelines : ce sont alors des tesselles qui, assemblées, constituent des mosaïques en opus tessellatum. Cette technique de taille, systématique et économique, sera largement diffusée par les mosaïstes romains. En noir et blanc ou polychromes, les mosaïques offrent de multiples possibilités de décor, certaines caractérisant une région ou une époque. Dans le monde romain, la mosaïque se trouve dans les maisons urbaines et les villas, dans les thermes, les temples, les édifices publics, et orne aussi des fontaines.
Une autre technique permet la création de véritables œuvres d’art, chères et recherchées par les collectionneurs antiques : l’opus uermiculatum, constitué de très fines tesselles, de 2 à 4 millimètres, et parfois moins. La mosaïque se rapproche alors de la peinture. Cette technique est utilisée pour de petits panneaux amovibles, des emblemata (au singulier, un emblema), réalisés en atelier sur un support que les mosaïstes ont fait évoluer : d’abord un caisson en marbre (lourd), en travertin (plus fragile), puis en terre cuite, ce qui a permis de varier considérablement les formats. D’autres supports ont aussi été utilisés. Des mortiers comblent ces caissons avant la pose des tesselles.
L’histoire de cet art s’accompagne d’anecdotes liées aux plus grands hommes. Au 3e siècle avant notre ère, le tyran Hiéron II de Syracuse envoya en Égypte, au roi Ptolémée, un navire géant, la Syracusia, dont les sols en mosaïque représentaient des scènes de l’Iliade. Au 1er siècle avant notre ère, Jules César, selon Suétone, emportait en campagne des pavements de mosaïque et de marbre pour décorer sa tente. Au 1er siècle de notre ère, les navires d’apparat de l’empereur Caligula, retrouvés dans le lac de Nemi, étaient eux aussi pavés de marbre et de mosaïque. La mosaïque est devenue peu à peu une mode, bien loin de son utilité pratique : selon sa qualité, elle permettait d’afficher son statut social et de faire étalage de sa richesse.
Les techniques antiques de la mosaïque
Les matériaux
Le choix des matériaux pour les tesselles (tessellae) est lié à l’approvisionnement possible du mosaïste, qui utilise de la pierre, du marbre, du verre, de la terre cuite, etc. Ces matériaux étaient de provenance soit locale, soit plus lointaine, en particulier les marbres blancs ou de couleur. Des déchets de taille ou des matériaux provenant de la destruction de bâtiments plus anciens étaient aussi employés : cela devait constituer un véritable marché. Les mosaïstes utilisaient également des tesselles en verre qu’ils taillaient dans des galettes fabriquées à cet effet par les verriers. Certaines étaient à feuille d’or ou d’argent, matériaux connus dès l’Antiquité et utilisés durant l’Antiquité tardive, en particulier pour les mosaïques murales et de voûtes.
Les étapes du travail
Les tesselles formaient la couche visible d’un travail en réalité plus complexe. Réaliser une mosaïque était un processus qui exigeait la participation de plusieurs personnes, travail que l’on pense organisé et hiérarchisé.
- Au 1er siècle avant notre ère, Vitruve, dans son traité De Architectura, décrit la méthode des mosaïstes antiques. Le travail commençait par l’établissement d’un niveau plan sur lequel étaient disposées trois couches d’un support solide : la première couche, le statumen, était formée de grosses pierres ; puis venait le rudus, un mélange de mortier de chaux, de cailloux et de morceaux de terre cuite ; la troisième couche était le nucleus, constitué d’un mortier de chaux et de sable plus fin, parfois mélangé à de la terre cuite finement broyée.
Tunc insuper statuminetur ne minore saxo quam quod possit manum implere. Statuminationibus inductis rudus si nouum erit, ad tres partes una calcis misceatur ; si rediuiuum fuerit, quinque ad duum mixtiones habeant responsum. Deinde rudus inducatur, et uectibus ligneis, decuriis inductis, crebriter pinsatione solidetur, et id pisum absolutum non minus crassitudine sit dodrantis. Insuper ex testa nucleus inducatur, mixtionem habens ad tres partes unam calcis, ne minore crassitudine pauimentum digitorum senum. Supra nucleum ad regulam et libellam exacta pauimenta struantur siue sectilia seu tesseris.
On posera alors un premier lit fait avec des cailloux qui seront au moins gros à remplir la paume de la main. Ce lit une fois achevé, on s’occupera de la rudération, qui sera composée d’une partie de chaux et de trois de cailloux, si ce sont des recoupes de pierres de taille, et de deux parties de chaux et de cinq de cailloux, s’ils proviennent de démolitions. On étendra ensuite cette matière, et un nombre suffisant d’hommes armés de leviers de bois sera chargé de la battre longtemps, et de la rendre parfaitement compacte ; cette couche terminée n’aura pas moins de neuf pouces d’épaisseur. Là-dessus on fera le noyau composé de tuileaux avec lesquels on mêlera une partie de chaux contre trois de ciment ; son épaisseur sera au moins de six doigts. Sur ce noyau parfaitement dressé avec la règle et le niveau, on appliquera le pavé, qu’il doive être fait en mosaïque ou avec des carreaux.
Vitruve, De Architectura, VII, 1, 3, Paris, Panckoucke, 1847.
- Sur le nucleus, les mosaïstes dessinaient des tracés leur permettant de mettre en place le décor. Ce sont en général des quadrillages droits et diagonaux qui permettent de positionner les tesselles de la trame géométrique et les motifs du décor. Ces tracés sont rarement observés lorsque l’on retire un pavement du lieu de sa découverte, plus rarement encore les dessins d’éléments figurés. Des observations fines ont permis à Véronique Blanc-Bijon, ingénieure de recherche au CNRS, de noter que « les tracés préparatoires en creux sont réalisés au moyen de deux techniques que l’on peut distinguer par la forme même du sillon. Le mosaïste peut tendre une cordelette retenue par de petits clous sur les bords du pavement : en soulevant puis relâchant la cordelette, celle-ci vient s’imprimer dans le mortier encore frais du nucleus. Une autre façon de procéder consiste à tracer les lignes rectilignes avec un objet contondant, une pointe, un couteau : la trace laisse alors de petits débords de part et d’autre du sillon ».
- Puis le mosaïste disposait les tesselles sur une dernière couche de mortier de chaux très fine, mise en place zone après zone afin de garder mémoire du tracé préparatoire.
- Toutes les tesselles posées, il fallait poncer le sol afin d’égaliser l’ensemble de la surface. On se servait pour cela de sable et d’« huile de coude », car l’opération pouvait être longue et fastidieuse.
Le travail des mosaïstes
Sauf dans le cas des emblemata, le travail se faisait sur le lieu même qui devait recevoir le décor. On sait aujourd’hui que la mosaïque relève d’un travail d’équipe nécessitant l’intervention de plusieurs personnes aux spécialités différentes : le dessinateur, le tailleur de matériaux, celui qui réalisait les mortiers, le poseur de tesselles. On parle donc davantage d’ateliers de mosaïstes que d’un mosaïste.
Quelques noms de mosaïstes nous sont parvenus, notamment par des signatures en mosaïque dans les pavements eux-mêmes. Mais un seul nom est rapporté dans la littérature antique : celui de Sôsos de Pergame (2e siècle avant notre ère), cité par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle (XXXVI, 184) :
Dans ce dernier genre [la mosaïque] l’artiste le plus célèbre fut Sosus, qui fit à Pergame l’Asarotos oecos (salon non balayé) ; on la nomme ainsi, parce qu’il avait représenté en petits carreaux teints de différentes couleurs les débris du repas qu’on a coutume d’enlever avec le balai, et qui là semblent avoir été laissés. (traduction É. Littré)
Ce motif figurant les restes d’un banquet a été plusieurs fois copié.
Un document du 4e siècle nous fait connaître, en latin, des noms de métiers liés à la mosaïque. Certains de ces noms sont aussi livrés par les inscriptions sur les mosaïques. Le mosaïste qui composait les pavements était appelé tessellarius, celui qui œuvrait pour les mosaïques murales ou les nymphées était un musearius ou musiuarius. Pictor imaginarius devait désigner celui qui créait le dessin, pour la peinture comme pour la mosaïque. D’autres termes sont plus difficiles à associer à la réalité d’un travail :

le marmorarius (pour la découpe des plaques de marbre ?), le pauimentarius (qui a pu réaliser les sols en marqueterie de marbre ? mais un mosaïste se désigne pauimentarius sur une mosaïque de tesselles).
Dans le De Architectura (VII, 1, 3), Vitruve fait mention de decuriae pour les pavements : des groupes de personnes, libres ou esclaves, disponibles sur un chantier pour effectuer de petites tâches diverses. Plusieurs inscriptions en mosaïque emploient la formule ex officina, témoignant de l’appartenance à un atelier chargé de la réalisation des pavements.
L’art de la mosaïque ou des mosaïques ?
La mosaïque, à l’époque grecque ou romaine en particulier, se distingue par différentes typologies, qui pouvaient coexister à l’intérieur d’un même édifice. En voici les principales, classées par ordre chronologique d’apparition.
- La mosaïque de galets est une technique ancienne, initialement utilisée pour rendre les sols imperméables.
- Les sectilia pauimenta sont composés d’une marqueterie de plaques de marbres de couleurs différentes, qui forment des décors géométriques ou parfois végétaux.
- L’opus tessellatum est une technique qui emploie des cubes taillés, ou tesselles. Les mosaïques en opus tessellatum peuvent être noires et blanches ou polychromes. La mosaïque noire et blanche est la plus répandue en Italie au début de l’Empire, mais ce seul critère de datation est aujourd’hui remis en cause. La recherche actuelle tend en effet à démontrer que son emploi était plutôt lié à des zones géographiques, comme Ostie, qui semblent avoir favorisé le noir et blanc, tandis que d’autres, à la même époque, faisaient usage de la polychromie.
- L’opus uermiculatum est une technique qui emploie de très fines tesselles, très peu épaisses, utilisée surtout pour des scènes figurées de grande précision. En général, ces mosaïques reposent sur un support amovible et ont été fabriquées en atelier.
- Un emblema (pluriel emblemata) est un panneau réalisé en atelier sur un support autonome ; il peut être inséré dans un sol réalisé dans une autre technique.
- Les sols en béton ou en mortier. De l’époque grecque classique à la fin de l’Antiquité, de nombreux pavements en béton, ou en mortier, plus fin, sont également décorés. Le béton peut avoir été chargé en terre cuite et apparaître alors rose ou même rouge ; les décors sont alors souvent en tesselles noires. Il existe aussi des sols chargés en calcaire, à l’aspect blanc, dont les décors sont presque systématiquement réalisés avec des tesselles noires. Les décors de ces sols sont très variés et peuvent inclure des semis, réguliers ou non, de plaques de pierre ou de marbre de couleur. Les sols chargés en terre cuite ont parfois été entretenus par un apport de couleur rouge en surface, même au-dessus des plaques de couleur. Enfin, on connaît désormais des sols en béton peints, plutôt d’époque hellénistique.






Les fouilles archéologiques ont mis au jour des mosaïques dans des états de conservation très variés. De très nombreux sites antiques préservent des mosaïques restées in situ, à leur emplacement et sur leur support d’origine, parfois protégées. D’autres ont été déposées et sont conservées dans des musées ou dans divers lieux publics ou privés. L’une des plus exceptionnelles collections de mosaïques du monde romain se trouve au musée national du Bardo, à Tunis. Parmi ses pièces maîtresses figurent la célèbre mosaïque de Virgile, découverte en 1896 à Sousse, et la mosaïque du Triomphe de Neptune, découverte en 1902 à Chebba.
- Le mot « mosaïque » vient du latin médiéval musaicum, lui-même issu du grec μουσεῖον, « sanctuaire des Muses ». Ce mode de décoration fut en effet d’abord employé dans des grottes naturelles ou artificielles et des fontaines monumentales consacrées aux Muses. Le terme a ensuite désigné les mosaïques murales en général ; ce n’est qu’à l’époque moderne qu’il a été étendu à la technique tout entière.
- Une mosaïque est un décor formé de petits éléments de matière dure, les tesselles (pierre, galet, terre cuite, pâte de verre, pierres précieuses…), maintenus ensemble par un mortier. Les premières mosaïques représentent des motifs géométriques ; les suivantes, des motifs figurés plus élaborés.
- Les plus anciennes mosaïques connues ont été découvertes en Phrygie, dans l’actuelle Turquie, et datent de la fin du 8e siècle avant notre ère. En Grèce, elles apparaissent vers 400 avant notre ère. L’art se répand ensuite en Sicile, en Asie Mineure et à Alexandrie, puis gagne Rome et l’Italie au 2e siècle avant notre ère.
- La mosaïque est d’abord un décor de sol, avant d’orner aussi les murs à partir du 1er siècle de notre ère. Contrairement aux sols, les murs ne sont pas soumis à l’usure : les matériaux utilisés peuvent alors être plus précieux.
- La mosaïque reste en usage tout au long du Moyen Âge, en particulier dans les églises byzantines.
- Ce contenu a été publié une première fois le 13 mars 2022 sur l’ancien site Odysseum, alors hébergé par Éduscol. Il a été réédité en 2026. ↩︎









