Julie Duruflé : Le Roman de Renart est une œuvre que beaucoup pensent connaître, souvent depuis l’enfance. Qu’a de particulier le manuscrit français 12584 de la BnF ?
Mara Calloni : Le codex1 BnF fr. 12584 constitue un témoin exceptionnel de la tradition manuscrite du Roman de Renart pour deux raisons principales : la richesse remarquable de son programme iconographique2, composé de 514 enluminures, et la transmission de versions abrégées des aventures renardiennes.
L’abrègement du texte interagit fortement avec ce riche décor, et les deux niveaux de lecture, iconographique et textuel, coopèrent pour créer un projet éditorial tout à fait unique, qui permet une expérience visuelle du récit.


Que racontent ses enluminures que le texte ne dit pas ?
Les images jouent un rôle actif dans la création du monde narratif, offrant des détails et des nuances qui ont été omis lors du travail d’abrègement.
Ce sont les enluminures qui véhiculent les aspects les plus grotesques et contradictoires du récit, qui ont souvent à voir avec le statut anthropomorphique3 du Roman de Renart, où les personnages animaux adoptent parfois des attitudes et des caractéristiques humaines tout en conservant leurs instincts bestiaux. En effet, les illustrations représentent fréquemment les protagonistes dans des scènes ancrées dans des activités humaines et des contextes de la vie quotidienne, renforçant ainsi leur anthropomorphisme.

Pourquoi avoir laissé les images déterminer le découpage du texte ? Qu’est-ce que cela change à la lecture ?
Ce choix méthodologique vise à mettre en lumière la fonction herméneutique4 du cycle illustratif, capable de guider la lecture, en donnant au lecteur la possibilité de parcourir le manuscrit par les images, en parallèle du texte.
Dans le manuscrit, les enluminures ne sont pas précédées de titres ou de rubriques, mais sont insérées dans les colonnes de texte, immédiatement après le passage du récit qu’elles représentent. Le décor assume donc ici en premier lieu la fonction de raconter le récit à travers des images, à tel point qu’on a l’impression de pouvoir le lire simplement en feuilletant les pages : chaque scène correspond à une ou plusieurs enluminures et les images, placées en séquence, représentent fidèlement le texte.

Vous indexez aussi les personnages, les motifs narratifs et les enluminures. Que permettra concrètement cette indexation ?
Les noms de personnes et de lieux (appelés « entités nommées ») seront balisés avec les référentiels d’autorité Biblissima+, afin d’assurer leur intégration cohérente et durable dans l’écosystème du portail. Au-delà de ces référentiels standards, personnes, lieux, œuvres, le projet prévoit la création de référentiels spécifiques au cycle du Roman de Renart, conçus comme des jeux de données réutilisables : les personnages et animaux d’une part, les motifs narratifs et folkloriques de l’autre, reliés à la classification Aarne-Thompson-Uther5 et au Motif-Index of Folk-Literature. Ces référentiels permettront d’associer les structures narratives des branches6 du Roman de Renart à d’autres genres littéraires, comparables par leur style et leurs thèmes, comme les recueils de fables ou les bestiaires.
Une fois l’édition achevée, que permettra RENIarT qu’on ne pouvait pas faire auparavant ?
Le manuscrit BnF fr. 12584 est le seul témoin du Roman de Renart inédit, car son texte abrégé a été jugé secondaire pour une édition critique. RENIarT vise à combler ce vide en offrant le texte de ce manuscrit, qui témoigne d’une étape singulière de l’histoire de la circulation du Roman de Renart, ainsi qu’un commentaire de chaque image. Le lecteur sera donc en mesure de lire les récits renardiens à travers le texte original et les images.
Une enluminure, une scène ou un détail vous a-t-il particulièrement marquée ? Pourquoi ?

L’enluminure qui m’a le plus frappée, c’est la dernière du codex, qui montre Perrins, Pierre de Saint-Cloud, auteur supposé des branches anciennes du Roman de Renart, levant la tête de son travail achevé pour s’adresser directement au protagoniste des aventures qu’il a racontées. On pourrait définir cette scène comme une métalepse7 iconographique, à partir de la superposition de plusieurs niveaux de lecture, où l’écrivain et son personnage semblent interagir. C’est une image qui, à mon avis, illustre une fois de plus l’esprit désacralisant de cette œuvre littéraire.
Mara Calloni est ingénieure de recherche à l’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT-CNRS), où elle porte le projet RENIarT, lauréat de l’appel à projets Biblissima 2026. Elle a soutenu en 2019, à l’université de Macerata, une thèse intitulée « Una branche dimenticata : studio e traduzione di Renart Empereur ». Ses recherches portent depuis sur la tradition renardienne et animalière au Moyen Âge.
- Livre composé de feuillets reliés, par opposition au rouleau. C’est la forme qu’adoptent les manuscrits médiévaux, et celle de nos livres actuels. ↩︎
- Ensemble organisé des images d’un manuscrit, conçu comme un tout et non comme une suite d’illustrations isolées. ↩︎
- Qui prête des traits humains à un être qui ne l’est pas. Dans le Roman de Renart, les animaux parlent, se marient et plaident, tout en gardant leurs instincts. ↩︎
- Qui sert à interpréter. Les images ne se contentent pas d’accompagner le texte, elles orientent la façon de le comprendre. ↩︎
- Classification internationale des contes populaires, qui attribue un numéro à chaque type de récit et permet de comparer des traditions éloignées. Le Motif-Index of Folk-Literature de Stith Thompson fait de même pour les motifs narratifs. ↩︎
- Les aventures du Roman de Renart se répartissent en branches, récits composés par des auteurs différents entre le 12e et le 13e siècle, et numérotés par les éditeurs modernes. ↩︎
- Procédé par lequel la frontière entre le monde du récit et celui de son narrateur est franchie, ici par un auteur qui s’adresse à son propre personnage. ↩︎







