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Des livres pop-up au Moyen Âge ? Ces voiles qui cachaient les enluminures

Bien avant nos livres à volets, certains manuscrits dissimulaient leurs enluminures sous de précieux fragments de tissu, cousus à même le parchemin. Pour découvrir l’image, le lecteur devait littéralement lever le voile. Une pratique longtemps passée inaperçue, dont on retrouve aujourd’hui les traces.

On raconte qu’un jour, la reine Margaret d’Écosse, passant à gué une rivière, fit involontairement tomber dans l’eau un précieux livre des Évangiles qu’elle chérissait. L’ouvrage couvert d’or et de peintures, orné des portraits des évangélistes, fut retrouvé au fond de l’eau, grand ouvert, ses pages agitées par un courant si fort qu’il avait arraché les « petits tissus de soie qui protègent les lettres d’or du contact des feuillets ». Ce miracle, car le texte et l’enluminure du livre furent tirés de l’eau intacts, est relaté par le confesseur même de la sainte reine au début du 12e siècle, et constitue la première mention écrite évoquant des voiles de tissu placés dans un livre pour protéger son décor.

Main soulevant un fragment de tissu ocre cousu sur une page de manuscrit, découvrant une enluminure dorée.
Voile de tissu cousu au-dessus de l’enluminure, ici soulevé. Bible du 13e siècle. Paris, BnF, ms. Latin 371, f. 93r. Photo Émilie Nadal.

Des tissus cousus au parchemin

Des exemples matériels bien plus anciens sont parvenus jusqu’à nous. La bible carolingienne commandée par Théodulfe entre 800 et 818, copiée à l’encre d’or et d’argent sur parchemin pourpre et conservée dans la cathédrale du Puy-en-Velay (Bibliothèque capitulaire, L1), en constitue un des premiers exemples. Elle conservait encore en place au début du 19e siècle, 53 carrés d’étoffes cousus au-dessus de ses enluminures, fragments découpés dans des textiles de luxe tissés en Iran et contemporains du manuscrit. L’un des tissus a même été teint en véritable pourpre, un colorant très rare et précieux, extrait du corps du murex, un mollusque de Méditerranée.

Planche gravée présentant plusieurs motifs de tissus anciens, disposés côte à côte.
Dessins des tissus trouvés dans la bible de Théodulfe. Planche I de Philippe Hedde, « Notice sur un manuscrit de Théodulfe », Annales de la Société d’agriculture, sciences, arts et commerce du Puy, tome 9, 1837. Source : Gallica (BnF).

Lire en soulevant le voile

Généralement arrachés, ou présents seulement à l’état de vestiges, les fragments de tissu ou de couture sont souvent passés inaperçus dans les catalogues de bibliothèques ; et la pratique qui en découle, consistant à devoir ponctuer sa lecture par le soulèvement des précieux voiles qui dissimulent les images, a été oubliée.

Coupés en rectangle ou bien détourés selon la forme de l’initiale peinte, ces petits rideaux sont des vestiges inattendus des manuscrits enluminés. Quand on connaît leur existence, ils apparaissent soudain en nombre dans les livres enluminés, au moins sous la forme de trous laissés par la couture d’un tissu désormais disparu.

Page de manuscrit médiéval : une grande initiale ornée, partiellement recouverte d'un voile de tissu rouge.
Un voile couvre les contours de l’initiale L. Évangile de Matthieu glosé, copié pour Henri de France, fils de Louis VI le Gros. Parchemin, vers 1130-1140. Montpellier, BU historique de médecine, ms. H 155, f. 3r. Source : Arca (IRHT-CNRS), via le portail Biblissima.

Quand on connaît leur existence, ils apparaissent soudain en nombre dans les livres enluminés.

Émilie Nadal
Montage plaçant un fragment de soie bleue à décor de fleurs de lys dorées sur la première page d'un manuscrit.
Montage montrant la disposition originale du voile de tissu. Glose sur les épîtres de Paul par Pierre Lombard, vers 1230. Manuscrit possédé par Amanieu d’Armagnac, archevêque d’Auch. Paris, BnF, ms. Latin 669, f. 1r. Photo Émilie Nadal.

Parmi les textiles conservés, citons un magnifique fragment tissé de fils d’or et de soie, orné de fleurs de lys, qui était autrefois cousu en tête d’une bible glosée possédée par l’archevêque d’Auch, Amanieu d’Armagnac (1261-1318) (Paris, BnF, ms. Latin 669).

Ces tissus souvent précieux sont cousus avec des fils de couleurs vives, et d’une manière qui peut sembler grossière au regard de la finesse des matériaux employés et de la qualité des enluminures concernées, comme cela se constate pour les pleines pages d’un missel à l’usage des Augustins de Toulouse (Toulouse, BM, ms. 91). Ont-ils été cousus par les propriétaires des livres eux-mêmes, comme un acte d’attention, voire de dévotion au décor de ces précieux objets ?

Bande de tissu sombre cousue au fil jaune vif le long du bord supérieur d'une page peinte représentant la Résurrection.
Fragment d’un voile qui couvrait une peinture en pleine page. Missel à l’usage des Augustins de Toulouse. Toulouse, Bibliothèque municipale, ms. 91, f. 170v. Photo Émilie Nadal.
Voile de tissu translucide posé sur une page de psautier, laissant transparaître le texte et une initiale historiée dorée.
Voile transparent laissant voir l’enluminure. Psautier du 13e siècle. Boston, Public Library, Ms Q Med. 161, f. 75r. © Boston Public Library

Dans un préambule pour « bien garder le livre » ajouté à un Songe du Vieil pèlerin du 15e siècle, l’auteur recommande en effet au lecteur, outre l’ajout de signets pour repérer les différentes parties de l’œuvre et d’une housse pour protéger l’ouvrage, de coudre avec un fil de soie en tête de chaque livre (où se trouvent les enluminures) ce qu’il appelle en vieux français un « drap de glace », qui serait donc un voile de tissu probablement « soyeux » ou « brillant ».

Certains voiles jouent d’ailleurs sur la transparence de leur matière, comme ceux qui laissent voir les enluminures d’un psautier du 13e siècle conservé à Boston.

Protéger les images… ou entretenir le mystère ?

Les copies anglaises de l’Apocalypse, ouvrages dans lesquels le texte latin est expliqué et commenté en langue vulgaire à destination des laïcs, se sont vraisemblablement prêtées plus que d’autres manuscrits à ce type de dispositif, avec d’autant plus d’à-propos que le terme Apocalypse signifie « révélation », la métaphore du « voile soulevé » étant un lieu commun de l’exégèse médiévale. Une apocalypse anglo-normande conservée chez les Augustins de Toulouse possède encore les trous de couture de ces voiles, en haut ou sur le bord extérieur des enluminures (Toulouse, BM, ms. 815).

Cette pratique, qui n’est guère attestée dans les textes, est néanmoins connue dans d’autres cultures.

Bord supérieur d'une page de manuscrit percé de petits trous alignés, au-dessus d'une miniature à fond rouge.
Trous probablement liés à la présence d’un tissu. Apocalypse anglo-normande venue du couvent des Augustins de Toulouse. Toulouse, Bibliothèque municipale, ms. 815, f. 34v. Photo Émilie Nadal.

Ainsi certaines icônes byzantines médiévales étaient ornées de tissus renforçant le mystère et la dévotion propres à ces images sacrées, et la tradition bouddhiste conserve le fait de soulever des voiles placés devant des images, comme pratique d’invocation des divinités qui y sont représentées.

En dehors du rôle de protection, d’attention et d’entretien du mystère lié aux voiles, on peut aussi imaginer l’attente et le plaisir d’avoir à soulever un beau fragment de tissu pour voir ce qui se cache dessous, plaisir esthétique décuplé par le fait que le soulèvement du voile anime les pigments et particulièrement l’or poli de l’enluminure.

Les ancêtres de nos livres à volets ?

Cette pratique médiévale est à rapprocher d’un usage contemporain répandu dans la littérature jeunesse : celui des petits livres à volets dont sont destinataires nos enfants aujourd’hui, qui, en soulevant les petits volets de papier, voire de tissu, connaissent le même effet d’attente, de surprise et de ravissement en découvrant la belle image qui s’y cachait.


Émilie Nadal est chercheuse indépendante, historienne de l’art médiéval. Elle travaille sur les bibliothèques anciennes de Toulouse. Après avoir étudié les livres des Dominicains, elle est responsable scientifique du projet de reconstitution de la bibliothèque du couvent des Augustins, porté par la Bibliothèque municipale de Toulouse avec l’IRHT. Le projet, lauréat du cinquième appel à manifestation d’intérêt Biblissima+ (2025-2026), vise à reconstituer, étudier et rendre accessible en ligne une collection alimentée pendant cinq siècles, et qui compte 115 manuscrits médiévaux.

Bibliographie & ressources

Les voiles de tissu du manuscrit de la Boston Public Library et de la BU historique de médecine de Montpellier ont été signalés respectivement par Jay Moschella et Pascaline Todeschini.

Quelques articles de synthèse sur les voiles qui cachent les enluminures médiévales en Occident :

  • Laffitte M.-P., « Quelques exemples de serpentes anciennes dans les manuscrits à peintures », dans Hofmann M. et Zöhl C. (dir.), Quand la peinture était dans les livres. Mélanges en l’honneur de François Avril, Turnhout, Brepols, 2007, p. 139-144.
  • Lefèvre S., La Magie du codex. Corps, folio, page, pli, cœur, Paris, Les Belles Lettres, 2023, p. 189-193.
  • Sciacca C., « Raising the curtain on the use of textiles in manuscripts », dans Rudy K. M. et Baert B. (dir.), Weaving, veiling, and dressing. Textiles and their metaphors in the late Middle Ages, Medieval Church Studies, 12, Turnhout, Brepols, 2007, p. 160-190.
  • Ravenhall H., « Veiled reading, reading veils : textile curtains and the experience of medieval French manuscripts, 1200-1235 », Digital Philology. A Journal of Medieval Cultures, 12, no 2, 2023, p. 155-194.
  • Turner N. K., « Tending the sacred : textile curtains as care practice in illuminated manuscripts », dans Moreton M. et Conklin S. (dir.), Textiles in Manuscripts. A Local and Global History of the Book, De Gruyter, p. 238-263.

Sur les voiles dans la Bible de Théodulfe :

  • Hedde P., « Notice sur un manuscrit de Théodulfe », Annales de la Société d’agriculture, sciences, arts et commerce du Puy, 1837-1838, p. 168-224. En ligne sur Gallica.
  • Pfister R., « Les tissus orientaux de la Bible de Théodulfe », Coptic Studies in Honor of Walter Ewing Crum, Second Bulletin of the Byzantine Institute, Boston, 1950, p. 501-530, pl. XXIV-XXXI. En ligne sur Archive.org.

Sur les voiles dans la Bible glosée d’Amanieu d’Armagnac :

  • Nadal É., « La Bible glosée parisienne d’Amanieu d’Armagnac, archevêque d’Auch (1261-1318) », L’épiscopat du Midi : gouverner un peuple chrétien (XIIe-XIVe siècle), Cahiers de Fanjeaux, 60, Toulouse, 2026.

Sur le préambule mentionnant un « drap de glace » dans un manuscrit du 15e siècle :

  • Manuscrit numérisé : Paris, BnF, ms. Latin 22542. D’abord cité dans :
    Alexander J. J. G., Medieval Illuminators and Their Methods of Work, New Haven et Londres, Yale University Press, 1992, p. 164, n. 17.
    Préambule édité par : Contamine P., « Un préambule explicatif inédit dans un manuscrit (milieu XVe s.) du Songe du vieil pèlerin (1389) de Philippe de Mézières : le texte et l’image », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2007, p. 1901-1923. En ligne sur Persée.

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