Tacite parle d’une possible circumnavigation de l’île, au prix de combats et de rapines, et même d’épisodes cannibales. Pourquoi Tacite prend-il le temps de raconter cette anecdote au milieu de la biographie de son beau-père, le grand général Agricola ? Quelles étaient les connaissances en navigation en cette fin de 1er siècle de notre ère, et que peut-on dire de l’épisode cannibale qui couronne le récit ?
Deux épisodes y répondent, orchestrés par Édouard Michel, latiniste et haut-fonctionnaire, qui a publié aux Éditions Rue d’Ulm en 2022 une nouvelle traduction de La Vie d’Agricola enrichie d’une bande dessinée réalisée par Sacha Cambier de Montravel.
Dans le premier épisode sur le texte et la mer, Édouard Michel lit en latin le chapitre 28 de l’Agricola, puis commente le parti pris de sa traduction, appuyée sur le commentaire d’Anthony Woodman. Pascal Arnaud prend ensuite la barre : ce que valait une liburne, ce que savaient réellement les Anciens de l’Atlantique, et pourquoi cette circumnavigation célèbre n’apportait, scientifiquement, rien du tout.
Eo ad extremum inopiae venere, ut infirmissimos suorum, mox sorte ductos vescerentur. Atque ita circumvecti Britanniam, amissis per inscitiam regendi navibus, pro praedonibus habiti sunt.
Ils connurent alors les tiraillements extrêmes de la faim, au point d’en venir à manger les plus faibles d’entre eux, puis d’autres tirés à la courte paille. Voilà dans quelles conditions ils firent le tour de la Grande-Bretagne. Faute de compétences en navigation, ils perdirent leurs navires, puis furent pris pour des pirates.
Tacite, Vie d’Agricola, 28. Traduction d’Édouard Michel, Éditions Rue d’Ulm, 2022.
Cette circumnavigation était inutile et stupide.
Pascal Arnaud
Second épisode. Le dessin et l’anthropologie
Édouard Michel raconte d’abord un échec : trois éditeurs ont refusé sa traduction. C’est en la croyant perdue qu’il a eu l’idée d’en faire le support d’un récit graphique, ce qui l’a obligé à tout réécrire, place dans les bulles et niveau de langue compris. Il explique aussi pourquoi il a choisi cet épisode-là : la Vie d’Agricola lui apparaît comme un objet fractal, et l’histoire des Usipiens en contient la structure entière.
On est toujours barbare aux yeux de l’autre. On n’est jamais barbare en soi.
Mondher Kilani
L’anthropologue Mondher Kilani distingue ensuite deux choses que l’on confond : l’anthropophagie, qui relève de la nécessité pure, famines, camps, naufrages, et le cannibalisme, qui relève du rituel et de l’élaboration culturelle. Il en propose un triangle cannibale, sur le modèle du triangle culinaire de Lévi-Strauss, et rappelle que Montaigne, dans Des cannibales, ne parlait des Tupinamba que pour mieux parler de l’Europe des guerres de religion.
Sacha Cambier de Montravel, enfin, explique un parti pris : ne pas romancer. Dans son roman graphique, le texte de Tacite compte plus que les dialogues, et l’historien y figure comme un observateur omniscient au-dessus du paysage. Il ne l’avait jamais lu avant ce projet.
Invités :
- Édouard Michel, normalien et latiniste, haut-fonctionnaire, il a été lecteur à Cambridge et s’est passionné pour le travail de Tony Woodman, qui en 2014 a proposé un nouveau commentaire de l’Agricola de Tacite.
- Pascal Arnaud, professeur émérite d’histoire romaine à l’Université Lumière Lyon 2, membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France.
- Sacha Cambier de Montravel, dessinateur et illustrateur, diplômé des Beaux-Arts de Paris et de La Cambre de Bruxelles.
- Mondher Kilani, anthropologue suisso-tunisien, professeur honoraire à l’Université de Lausanne.
Animation, réalisation et publication : Émile Gayoso.
Responsable scientifique : Anca Dan.
Série réalisée avec le soutien de l’École universitaire de recherche Translitteræ.








