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Pour l’amour du grec : quelques raisons de lire aujourd’hui le grec ancien

Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeure émérite à l’ENS-PSL, Monique Trédé converse avec Thucydide, Platon, Homère et Aristophane comme avec des contemporains. Une plongée dans une passion de toute une vie pour la langue grecque.

Nous plongeons dans l’univers d’une helléniste passionnée. Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeure émérite à l’École normale supérieure et présidente du comité scientifique d’Humanités dans le texte, Monique Trédé se livre ici à une conversation animée avec les Anciens, Thucydide, Platon, Homère et Aristophane, dont elle interprète les textes avec enthousiasme.

Elle les lit, les traduit et les commente comme on parlerait d’amis, sans jamais céder sur l’exigence philologique ni sur le plaisir de la langue.

Plutôt que d’écouter les informations sur vos radios habituelles ou à la télévision, lisez Thucydide et vous comprendrez ce qui se passe.

Monique Trédé

Pourquoi lire encore un historien du 5e siècle avant notre ère ? Parce qu’il montre comment un conflit mineur peut dégénérer en guerre générale par le simple jeu des alliances, et comment la loi du plus fort régit les relations entre les États. Pourquoi continuer à fréquenter des auteurs qu’on dit misogynes ? Parce qu’Aristophane confie aux femmes le soin de faire la paix dans Lysistrata, et que Platon est le premier à plaider pour l’égalité intellectuelle entre les sexes. Monique Trédé répond à ces objections sans les esquiver, textes à l’appui, jusqu’à la rencontre d’Achille et de Priam au dernier chant de l’Iliade, où deux ennemis pleurent ensemble.

Ce podcast est l’occasion de revenir sur son itinéraire d’enseignante, sur son amitié avec Jacqueline de Romilly et sur sa passion singulière pour la langue grecque.

Jacqueline de Romilly et moi-même sommes tombées à trente ans d’intervalle amoureuses du même homme, Thucydide. Et c’est lui qui a présidé à notre rencontre.

Invitée : Monique Trédé, helléniste, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeure émérite de langue et littérature grecques à l’École normale supérieure, présidente du comité scientifique d’Humanités dans le texte.

Animation, réalisation et publication : Émile Gayoso.

Responsable scientifique : Anca Dan.

Série réalisée avec le soutien de l’École Universitaire de Recherche Translitteræ.

Introduction

Aujourd’hui encore, les enfants des écoles se passionnent pour Ulysse, le héros de l’Odyssée. Ce poème attribué à Homère, sans doute mis par écrit au 8e siècle avant notre ère, reprend les histoires orales de la guerre de Troie, qu’on place généralement au 12e siècle. On sait moins que la pensée philosophique grecque a commencé dès le 7e siècle avant notre ère avec les Milésiens, Thalès de Milet par exemple.

Mais au 5e siècle, à l’époque classique, avec Socrate et ses ennemis les sophistes, l’homme passe au centre des réflexions. L’homme, ou l’humain comme on dit aujourd’hui, est mesure, en grec metron, parce qu’il détermine ce qui existe et ce qui n’existe pas, parce qu’il fixe le temps et trouve le kairos, le moment opportun de l’action, parce qu’il raisonne et qu’il parle, étant maître du logos. Le mot grec signifie à la fois la parole, le calcul et la pensée derrière les mots : ce qui nous apprend, ce qui nous émeut, ce qui nous fait rire.

Cette place centrale de l’homme a permis aux Grecs de développer d’autres aspects de la philosophie, telles la sagesse, la justice, la tempérance, le courage, la sainteté. D’inventer la rhétorique aussi, c’est-à-dire l’art du discours, indispensable dans une démocratie.

Nous en parlons aujourd’hui avec une helléniste qui connaît bien Protagoras, Platon et toute cette pensée grecque anthropocentrique : Monique Trédé, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeure émérite à l’École normale supérieure et présidente du comité scientifique d’Humanités dans le texte.

Bonjour Monique Trédé, et merci d’être revenue dans l’école qui vous a accueillie, par l’intermédiaire à l’époque de l’École normale supérieure de jeunes filles, qui a précédé l’école mixte actuelle. Vous en avez été directrice adjointe en charge des lettres de 1995 à 2001, et vous continuez à y œuvrer pour les humanités classiques.

Monique Trédé — C’est moi qui vous remercie de m’avoir invitée à vous parler de ces textes grecs qui ont encore, à mes yeux en tout cas, tant de choses à nous apprendre et qui continuent à susciter mon admiration.

Thucydide

Merci pour cet enthousiasme. On vous connaît comme élève, amie et co-autrice de Jacqueline de Romilly, spécialiste bien connue de Thucydide, le fondateur de l’histoire politique et contemporaine, c’est-à-dire du discours critique sur un passé dont on a été témoin. Pour tous ceux qui apprennent le grec ancien, Thucydide est pourtant un auteur réputé difficile. Pourquoi faire encore l’effort de le lire ?

Monique Trédé — J’ai coutume de dire que Jacqueline de Romilly et moi-même sommes tombées, à trente ans d’intervalle, amoureuses du même homme : Thucydide. Et c’est lui qui a présidé à notre rencontre.

Alors qu’est-ce qui, chez ces dames à peu près normalement constituées, a suscité cet enthousiasme ? Eh bien, c’est l’intelligence du récit de Thucydide. J’ai eu très souvent l’occasion de le dire à mes étudiants : plutôt que d’écouter les informations sur vos radios habituelles ou à la télévision, lisez Thucydide, et vous comprendrez ce qui se passe.

Thucydide raconte la guerre du Péloponnèse, qui a duré vingt-sept années, de 431 à 404 avant notre ère, et qui a opposé deux grandes cités rivales, Athènes et Sparte. Sparte était d’elle-même une cité importante ; Athènes a rivalisé avec elle, puis l’a emporté grâce à son empire maritime.

Thucydide nous apprend mille choses. Il nous apprend aujourd’hui encore comment un conflit mineur peut entraîner une guerre générale par le simple jeu des alliances. Il est toujours bon de réfléchir à cet aspect des choses, et malheureusement nous avons l’occasion d’y réfléchir assez souvent. Il montre aussi, c’est le texte que j’ai choisi de vous donner en exemple, comment la loi de la force régit les relations internationales. C’est là encore quelque chose qu’on ne devrait pas trop oublier.

Enfin, il prévoit que son analyse pourra servir aussi longtemps que la nature humaine sera la même. Il refuse de tenir compte des présages et des oracles.

Vous l’avez suggéré, c’est donc un historien laïc.

Monique Trédé — Il reconnaît au début de son récit que c’est un charme qu’il en supprime, cette intervention des dieux si agréable à suivre. Mais, dit-il, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ce qui, à l’avenir, parce qu’il s’agit de conduites humaines, présentera des similitudes, qu’on juge mon récit utile, et cela suffira.

Monique Trédé — Du temps de la guerre froide, de nombreux écrits ont souligné les points communs avec ce conflit du 5e siècle avant notre ère, entre une puissance maritime et une puissance plus terrestre. Aujourd’hui encore, certains comparent la rivalité entre la Chine et les États-Unis au rôle qu’a joué la jeune puissance athénienne face à l’ancienne puissance spartiate.

Vous voyez que cette modestie, oui, je me prive de cet agrément qu’est l’intervention des dieux dans un récit, jointe à cette ambition extraordinaire, ce désir de voir clair et de faire voir clair, me paraît mériter qu’on lise encore aujourd’hui Thucydide.

Le discours des Athéniens

Absolument. Je vous propose qu’on plonge maintenant dans le texte.

Monique Trédé — C’est un extrait du livre I de Thucydide, le discours des Athéniens qui répondent aux Corinthiens et aux Spartiates avant l’entrée en guerre, et qui essaient de leur expliquer que leur attitude est la chose la plus naturelle qui soit.

Lecture — Pour nous, nous ne faisons rien d’extraordinaire, ni rien qui s’écarte des attitudes humaines. Nous avons accepté un empire que l’on nous offrait, et nous n’y avons pas renoncé quand les plus forts mobiles, honneur, crainte et intérêt, nous le commandaient. Nous n’étions pas les premiers à agir ainsi : il a toujours été chose établie que le plus faible soit contraint par le plus puissant. D’autant que nous pensions le mériter.

Monique Trédé — Si j’ai choisi ce texte, c’est pour vous montrer à quel point ces textes grecs évitent la langue de bois. Les intérêts et les mobiles sont aujourd’hui encore souvent les mêmes, mais la manière dont ils sont évoqués n’a pas cette clarté, cette précision, cette force, qui tient aussi à un certain courage de dire le vrai.

La question de la misogynie

Ces textes ont été écrits pour un public grec disparu depuis des millénaires, composé pratiquement en totalité d’hommes. Qu’est-ce qui vous motive à lire les classiques quand vous connaissez leur misogynie ? À la fin du 7e siècle avant notre ère, un poète que vous avez cité dans une de vos interventions à l’Académie, Sémonide d’Amorgos, a pu écrire : « Quand la divinité créa l’esprit à l’origine, elle en exclut la femme. » D’autres classiques ont caricaturé les femmes comme traîtresses, menteuses, indiscrètes et bavardes. Le seul mérite de Xanthippe, l’acariâtre épouse de Socrate, est d’avoir été tellement insupportable qu’elle a contraint son mari à sortir de chez lui pour faire de la philosophie. Aristote a même inventé une théorie biologique pour expliquer ce fléau. Pourquoi donc continuer à s’infliger de telles lectures ?

Monique Trédé — Si l’on voulait se priver de tout ce qui est misogyne dans la littérature mondiale, il faudrait supprimer un nombre d’œuvres assez considérable. Je sais que dès qu’on parle des Grecs, on nous objecte les femmes et les esclaves.

En ce qui concerne ce texte de Sémonide d’Amorgos que vous avez eu l’amabilité de citer, je dois vous dire que cette traduction est de moi. Un certain nombre de nos collègues masculins l’avaient trouvée tellement forte qu’ils avaient imaginé une autre manière de construire la phrase, à mon avis fausse mais plus douce : le premier mot marquerait la diversité, ce serait un adverbe, et l’on obtiendrait quelque chose comme « très diverse fut l’esprit de la femme quand la divinité le créa ». Je crois avoir démontré que le vrai sens est bien le premier.

Cela dit, si je pense par exemple à Aristophane, dont on nous dit toujours qu’il se moque des femmes, il est vrai qu’il en donne une peinture d’êtres aimant essentiellement faire l’amour et boire du bon vin, je vous l’accorde. Mais c’est aussi lui qui, dans la Lysistrata, confie aux femmes le soin de faire la paix.

Lysistrata

Monique Trédé — Les femmes se sont emparées de l’Acropole, et toutes les femmes de Grèce, parce que sinon la paix n’était pas possible, la lutte étant entre Athènes et Sparte. Toute la première partie de la pièce, Lysistrata attend que ses camarades des autres cités arrivent pour cette réunion importante. Quand elle leur explique qu’elle a trouvé le moyen que leurs époux fassent la paix, et qu’il s’agit de se priver de faire l’amour et donc de les en priver, c’est un cri déchirant que poussent toutes ces femmes. Il y en a même une qui dit : « Oh, alors non, je me demande si je ne préfère pas que la guerre continue. »

Monique Trédé — Mais pour vous prouver qu’Aristophane fait confiance aux femmes pour faire la paix, je vous signale le vers 538 de la Lysistrata, au moment où elle dit : la guerre sera l’affaire des femmes. C’est là aussi que je peux vous dire à quel point j’aime ce poète et à quel point je le trouve génial.

Les femmes ont occupé l’Acropole, le commissaire athénien arrive pour essayer de les faire déguerpir. Elle lui dit : il n’en est pas question, la guerre, aujourd’hui, sera l’affaire des femmes.

Mais cela prend une allure infiniment plus extraordinaire si vous vous rendez compte que ces trois mots, polemos de gunaixi melesei, sont une variation sur les trois mots qu’Hector, à la fin de son discours d’adieu, répond à Andromaque. Andromaque lui a dit : tu vas mourir, les Achéens sont les plus forts, je t’en supplie, ne va pas au combat. Et il lui répond : polemos d’andrasi melesei, la guerre sera l’affaire des hommes, et en rejet, pasi, de tous les hommes. De tous. Si bien qu’elle comprend qu’elle va être veuve.

Chez ce poète qu’on dit misogyne, mais qui fait une certaine confiance aux femmes quoi qu’on en dise, il y a à la fois des plaisanteries scatologiques, des obscénités, mais aussi une subtilité de style telle que dans une formule aussi simple, on a une réécriture d’Homère. Vous m’accorderez que cela mérite d’être signalé.

Platon et l’égalité

Il n’y a pas que des misogynes à Athènes, car il y a Platon.

Monique Trédé — Et à la surprise générale, le premier qui a plaidé pour l’égalité intellectuelle entre hommes et femmes, c’est Platon. Je vous ai choisi un petit texte de La République, une œuvre de la maturité. Mais j’insiste sur le fait que dans sa dernière œuvre, Les Lois, il revient sur la question et considère que dans la cité que les lois sont en train de construire, les femmes doivent avoir exactement le même rôle que les hommes, en fonction évidemment de leurs dons naturels et de leurs aspirations. Cela montre que ce n’est pas une idée passagère, c’est une idée forte chez Platon.

Et c’est une idée qui a été reprise par un certain nombre de ses disciples, en particulier dans l’obédience qu’on appelait cynique, où la femme portait le même vêtement que l’homme, où l’on ne se mariait pas parce qu’on vivait selon la nature. Il y a donc eu des conséquences à cette affirmation.

Lecture — Il n’y a pas, dans l’administration de l’État, d’occupation propre à la femme en tant que femme, ni à l’homme en tant qu’homme. Mais les facultés ayant été uniformément partagées entre les deux sexes, la femme est appelée par nature à toutes les fonctions, de même que l’homme, bien qu’elle ait moins de force.

Enseigner

Plus que femme et helléniste, ou en tout cas autant, vous êtes enseignante et vous avez consacré votre vie professionnelle aux lettres classiques. Vous avez rédigé, avec Suzanne Saïd, les deux manuels les plus importants aujourd’hui pour l’étude de la littérature grecque dans le monde francophone et à l’étranger, traduits et réédités de nombreuses fois : l’Histoire de la littérature grecque et La littérature grecque d’Homère à Aristote, puis La littérature grecque d’Alexandre à Justinien. Vous vous êtes adressée également au grand public avec Jacqueline de Romilly, dans Petites leçons sur le grec ancien. Vous continuez à agir comme présidente de l’association Sauvegarde des enseignements littéraires.

Vous accueillez des élèves et leurs professeurs à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Comment choisissez-vous ces élèves, et que souhaitez-vous leur transmettre ?

Monique Trédé — Ce sont eux qui nous choisissent. Ce sont les professeurs qui savent, parce qu’ils regardent internet, qu’il y a ce genre de séance organisée à l’Institut, et qui font des demandes pour leur classe. Nous avons le plaisir, malgré notre grand âge, d’accueillir une centaine d’élèves de seconde et de première qui font du latin, ou parfois même du grec. Ça existe encore. Pas très nombreux, mais ça existe.

Bien sûr, nous suivons un peu la mode, bien que je sois contre les modes, et cette mode se reflète d’ailleurs dans les programmes. J’ai dû beaucoup parler de l’égalité des sexes dans l’Antiquité, ce qui permet de montrer les diverses catégories sociales qui touchaient également les femmes et les hommes. On dit que les femmes étaient au gynécée. Quand il n’y avait pas de domaine à cultiver, quand la famille était relativement pauvre, la femme allait vendre au petit marché le peu qu’elle cultivait. Elle était donc dehors. Cela permet de nuancer des visions un peu figées du monde antique.

Mais j’ai aussi parlé, et je ne cesserai jamais d’en parler, de la démocratie grecque, parce que c’est la Grèce qui a posé les principes de la démocratie, le principe essentiel étant que c’est la majorité qui décide. Bien sûr, tout le monde n’était pas citoyen. Mais il y a des textes magnifiques. Je sais qu’on veut remettre au goût du jour l’instruction civique : pour ce qui est du rôle des lobbies et du rôle des démagogues, faire lire des textes grecs serait la meilleure instruction civique qui soit. Aussi bien Thucydide que Platon ou Aristote ont porté des regards très précis sur les failles de la démocratie.

Et puis, c’est très beau.

Quand on entre dans cette poésie, on se dit : mais c’est une merveille. Cela devait être chanté, dansé, cela devait être un plaisir comme l’opéra aujourd’hui, pour ceux qui aiment l’opéra.

Et Homère. J’ai beau être quelqu’un qui s’est beaucoup intéressé à l’époque classique, au 5e, au 4e et au début du 3e siècle, Homère est à mes yeux le summum de la poésie et de l’humanité. Je pense qu’on peut à tout âge, à tout moment, revenir à Homère.

Achille et Priam

Monique Trédé — Pour vous le prouver, je vous propose de découvrir avec moi la rencontre d’Achille et de Priam, au chant XXIV de l’Iliade. C’est à mes yeux la preuve que les vertus humaines, les qualités humaines et la compréhension même entre ennemis étaient possibles alors, et doivent l’être aujourd’hui.

Lecture — Les deux se souviennent. L’un pleure longuement sur Hector meurtrier, tapi aux pieds d’Achille. Achille cependant pleure sur son père, sur Patrocle aussi, par moments. Et leur plainte s’élève à travers la demeure. Mais le moment vient où le divin Achille a satisfait son besoin de sanglots ; le désir en quitte son cœur et ses membres à la fois. Brusquement, de son siège, il se lève. Il prend la main du vieillard, il le met debout. Il s’apitoie sur ce front blanc, sur cette barbe blanche. Puis, prenant la parole, il dit ces mots ailés : « Malheureux, que de peines auras-tu endurées dans ton cœur ! Comment donc as-tu osé venir seul aux nefs achéennes pour m’affronter, moi, l’homme qui t’ai tué tant de si vaillants fils ? Vraiment, ton cœur est de fer. Allons, viens, prends place sur un siège. Laissons dormir nos douleurs dans nos âmes, quel que soit notre chagrin. On ne gagne rien aux plaintes qui glacent les cœurs, puisque tel est le sort que les dieux ont filé aux pauvres mortels : vivre dans le chagrin, tandis qu’ils demeurent, eux, exempts de tout souci. »

Monique Trédé — C’est un texte extraordinaire. C’est le dernier chant de l’Iliade. Achille a tué Hector, le grand défenseur de Troie. Priam a perdu tous ses fils à la guerre, et Hector était le seul rempart qui demeurait, donc le symbole. Achille, fou de sa victoire, traite mal Hector. Priam, le vieux père, a le courage d’aller voir celui qui a tué son fils pour réclamer ce corps. L’un et l’autre s’entretiennent en s’admirant et en se comprenant mutuellement. Je trouve qu’il n’y a pas de plus belle fin d’une épopée que celle-ci.

Le courage de la gaieté

On sent dans votre ton, dans votre voix, l’amour que vous portez à la langue grecque. Vous vous souvenez de votre première plongée dans le monde grec ?

Monique Trédé — De notre temps, c’était en classe de quatrième. Nous découvrions le monde grec avec, évidemment, les adieux d’Hector et d’Andromaque, c’est-à-dire un peu d’Homère, et sinon un peu de Lysias, par exemple sur le meurtre d’Ératosthène, le mari qui tue l’amant de sa femme. C’est assez distrayant. Il y avait des tas de textes comme ça qui nous passionnaient, et la langue était magnifique.

Ce rire, cet humour, vous en faites un principe de vie et un principe intellectuel. Dans un entretien accordé à l’une des éditrices de Magie et rhétorique dans la Grèce ancienne de Jacqueline de Romilly, dont vous avez écrit la préface, vous dites qu’elle vous a transmis trois enseignements : la persévérance dans l’effort, le courage de la gaieté, et l’indifférence aux modes. On comprend bien la persévérance et l’indifférence aux modes. Mais pourquoi être joyeux, c’est manifester du courage ?

Monique Trédé — Parce que, mon cher ami, la vie ne réserve pas que des joies. C’est le courage de supporter les drames ou les difficultés de l’existence. Tout le monde en connaît, tout le monde en a. La vie n’est pas uniquement une partie de plaisir.

C’est aussi une chose qui nous a donné, aussi bien à Jacqueline de Romilly qu’à moi, une espèce d’amour de l’enseignement. Quand vous fermez la porte de votre classe, quel que soit le drame que vous ayez eu à vivre dans la semaine ou dans les heures qui ont précédé, vous fermez votre porte, vous êtes avec des textes que vous aimez et avec des jeunes gens qui sont prêts, si vous leur en montrez l’intérêt, à aimer également ces textes. Faire partager l’enthousiasme devant de beaux textes, que ce soit de la littérature grecque ou de la littérature française, je trouve que c’est un bonheur. Un bonheur qui ne s’éteint pas.

Générique musical

Merci, Monique Trédé, pour ce voyage à travers les textes de Thucydide, de Platon et d’Homère, sans oublier le clin d’œil à Aristophane.

Les plus mélomanes d’entre vous auront sans doute reconnu les morceaux choisis pour accompagner les lectures. Dans l’ordre : deux hymnes par la Trium Musicae de Madrid, ensemble instrumental et vocal espagnol consacré à la musique ancienne. Entre Aristophane et Platon, le Couplet des rois de La Belle Hélène d’Offenbach, dans la version de Marc Minkowski. Pour accompagner la lecture du dernier chant de l’Iliade, l’adagio du concerto pour hautbois d’Alessandro Marcello, interprété par Juan Chávez. Et pour nous quitter, une nouvelle fois Dédales, de Karol Beffa.

Bibliographie & ressources

Les textes lus dans l’épisode

  • Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, livre I, discours des Athéniens.
  • Platon, La République, sur l’égalité des fonctions entre hommes et femmes.
  • Homère, Iliade, chant XXIV, la rencontre d’Achille et de Priam.
  • Aristophane, Lysistrata, vers 538.
  • Sémonide d’Amorgos, fragment sur la création de la femme, traduction Monique Trédé.

 Les ouvrages de Monique Trédé

  • Trédé M. et Saïd S., Histoire de la littérature grecque, Paris, Presses universitaires de France.
  • Trédé M. et Saïd S., La Littérature grecque d’Homère à Aristote, Paris, Presses universitaires de France, coll. Que sais-je ?
  • Trédé M. et Saïd S., La Littérature grecque d’Alexandre à Justinien, Paris, Presses universitaires de France, coll. Que sais-je ?
  • Trédé M. et Romilly J. de, Petites leçons sur le grec ancien, Paris, Stock.

Autour de Jacqueline de Romilly

  • Romilly J. de, Magie et rhétorique dans la Grèce ancienne, préface de Monique Trédé.

Proposé par

  • Humanités dans le texte

    Des modules pédagogiques multimédia (textes, images, podcasts et vidéos) pour lire, traduire et interpréter les textes en langues anciennes, du collège au supérieur.

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