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La chute de Carthage et les larmes de Scipion

En 146 avant notre ère, Scipion Émilien regarde Carthage brûler et se met à pleurer. Sébastien Marchand, Hélène Ménard et Muriel Adrien racontent comment on sait cela, ce que valent les larmes d’un homme de guerre, et pourquoi un peintre américain du 19e siècle en a tiré cinq tableaux.

Dans son Histoire romaine, Appien, historien grec de l’Empire romain qui a vécu au 2e siècle de notre ère, décrit un épisode célèbre qui se serait passé en 146 avant notre ère, pendant la troisième guerre punique, au cours duquel Scipion Émilien, commandant de l’armée romaine, aurait versé des larmes devant la ville ennemie. Cet épisode est d’abord rapporté par l’historien grec Polybe, conseiller et précepteur du chef romain, témoin oculaire de la scène et principale source d’Appien. Cette contemplation de la destruction d’une cité, jadis si puissante, invite les deux hommes à une méditation sur le destin des empires.

Cet épisode prolonge le module consacré à ce texte, dont il reprend les questions, et se comprend au mieux avec le texte d’Appien, ses commentaires et la vidéo qui l’accompagnent.

Sébastien Marchand, doctorant au laboratoire CRISES de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, explique d’abord comment on sait ce qui s’est passé. Appien écrit près de trois siècles après les faits, à l’apogée de l’Empire romain, et se penche sur la destruction de Carthage pour entrevoir ce qui semblait alors impossible : la chute de Rome elle-même.

Cette chute aurait été préfigurée par les larmes d’un des bâtisseurs de l’Empire romain, le chef militaire et homme politique Scipion Émilien.

Sébastien Marchand

L’entretien se déplace ensuite dans le bureau d’Hélène Ménard, spécialiste de l’histoire de la justice dans l’Antiquité romaine, pour savoir s’il est plausible qu’un tel homme pleure. Elle retourne la question.

Votre question part d’un préjugé moderne : un homme fort, un homme de guerre, ne pourrait pas exprimer d’émotion, et surtout pas une émotion réputée féminine, donc expression d’une nature faible.

Hélène Ménard

Les hommes forts de la Rome antique ne répugnaient pas à pleurer, à condition que ces larmes manifestent leur humanitas, leur humanité d’hommes cultivés et civilisés. Et dans une source littéraire, précise-t-elle, les larmes ne sont jamais neutres : elles marquent ici la prise de conscience du passage d’un empire à l’autre.

Dernier déplacement, au jardin d’hiver, auprès de Muriel Adrien, maîtresse de conférences en arts visuels anglophones à l’Université de Toulouse. Elle parcourt Le Cours de l’Empire de Thomas Cole, cinq tableaux du 19e siècle qui suivent un empire de l’état sauvage à la désolation, et montre ce que cette œuvre doit à l’Antiquité comme à l’inquiétude de son auteur devant la disparition des paysages.

Et l’eau, toujours là, cette fois redevenue calme, et plus aucune présence humaine.

Muriel Adrien

L’entretien se termine par une note personnelle : Sébastien Marchand a découvert ce texte pendant le premier confinement, en lisant Polybe pour sa thèse, et y a trouvé l’écho d’une époque de fin du monde. Il cite pour finir Paul Valéry, qui écrivait en 1919 que les civilisations se savent désormais mortelles.

Invités :

  • Sébastien Marchand, doctorant en histoire antique, laboratoire EA 4424 CRISES, Université Paul-Valéry Montpellier 3.
  • Hélène Ménard, maîtresse de conférences en histoire romaine à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, laboratoire EA 4424 CRISES.
  • Muriel Adrien, maîtresse de conférences à l’Université Toulouse Jean Jaurès, Centre for Anglophone Studies.

Animation, réalisation et publication : Émile Gayoso.

Responsable scientifique : Anca Dan.

Série réalisée avec le soutien de l’École Universitaire de Recherche Translitteræ.

Introduction

Nous sommes en 146 avant notre ère. Scipion Émilien, dit aussi le Second Africain, assiste à la destruction de Carthage, tant souhaitée par le sénateur Caton l’Ancien. La troisième guerre punique est en train de s’achever dans le sang et les flammes, après plus de cent ans de conflits entre Rome et Carthage.

Accompagné de Polybe, son précepteur, qui deviendra l’un des plus célèbres historiens de la Rome antique, Scipion verse des larmes en prononçant ces vers de l’Iliade : « Viendra le jour où sera détruite la sainte Ilion, et Priam, et le peuple de Priam à la bonne lance de frêne. »

Est-il possible qu’un chef militaire, qui vient de détruire une ville après une guerre sans merci, pleure en voyant dans cette destruction l’anticipation de la perte de son propre peuple, qui n’interviendra que des siècles plus tard ? Aussi étrange que cela puisse paraître, les Anciens évoquaient plusieurs figures de grands hommes, guerriers ou stratèges, qui auraient pleuré, paradoxalement, sur la destinée de leur ennemi.

Nous sommes aujourd’hui à Montpellier, pour discuter avec Sébastien Marchand, doctorant au laboratoire CRISES de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Sébastien Marchand travaille sur les textes grecs et latins racontant la conquête romaine de la Méditerranée, et donc la fin des derniers royaumes hellénistiques. Il nous emmène aujourd’hui à Carthage, l’ancienne capitale d’un grand empire maritime punique, en 146 avant notre ère.

Comment savons-nous ce qui s’est passé

Sébastien Marchand, comment pouvons-nous savoir, en 2023, à Montpellier, ce qui s’est passé en 146 avant notre ère sur un site qui se trouve aujourd’hui en Tunisie, sur l’autre rivage de la Méditerranée ?

Sébastien Marchand — Vers le milieu du 2e siècle de notre ère, c’est Appien, un Grec savant qui a fait une belle carrière sous les empereurs romains Antonin le Pieux et Marc Aurèle, qui décrit cet événement, lequel a eu lieu au milieu du 2e siècle avant notre ère, soit deux cent cinquante à trois cents ans auparavant.

On est alors à l’apogée de l’Empire romain. Appien se penche sur ses débuts, la destruction de Carthage, la cité grande ennemie de Rome, pour entrevoir ce qui semblait impossible à beaucoup de ses contemporains : la chute même de Rome. Cette chute aurait été préfigurée par les larmes d’un des bâtisseurs de l’Empire romain, le chef militaire et homme politique Scipion Émilien.

[Le podcast] — Et que sait-on de cet homme ?

Sébastien Marchand — Son nom complet est Publius Cornelius Scipio Aemilianus, et il est célèbre précisément pour avoir détruit la principale concurrente de Rome en Méditerranée occidentale, la ville de Carthage, ainsi que la ville hispanique de Numance, ce qui lui valut les surnoms d’Africanus et de Numantinus, littéralement vainqueur de l’Afrique et vainqueur de Numance. Ses victoires lui permettent de fonder deux provinces romaines, la province d’Afrique et celle d’Hispanie.

C’est le second général de la famille des Scipions à prendre le nom d’Africain, à la suite de la troisième et dernière guerre romaine contre Carthage. Le premier Scipion Africain était son grand-père adoptif, déjà lui-même vainqueur de Carthage dans la deuxième guerre qui opposait la ville aux Romains.

Appien met donc en scène Scipion Émilien et l’historien Polybe, qui est aussi le professeur de Scipion, devant la ruine de Carthage. Les Romains avaient mené trois guerres totales contre cette cité, et sa destruction, même si elle représente un soulagement par la disparition d’une menace considérable pour la sécurité de Rome, est aussi empreinte d’une forme de mélancolie, comme un symbole du caractère éphémère de tout grand empire.

Le texte d’Appien

[Le podcast] — Si ce podcast s’appelle Humanités dans le texte, c’est parce que nous passons par les textes de l’Antiquité pour comprendre cette société lointaine. C’est difficile à faire, cela implique de passer par le grec ancien et le latin, mais moyennant l’intercession de chercheurs, on peut y arriver. Nous lisons donc un fragment qui fait partie de l’Histoire romaine d’Appien.

Lecture — Scipion portait son regard sur une cité ayant fleuri sept cents ans depuis sa fondation, une cité touchant alors d’un seul coup à sa fin par une destruction totale, au dernier degré. On dit qu’alors il pleura, en déplorant ouvertement le sort de ses ennemis.

Ayant médité un long moment en lui-même, il prit conscience qu’une divinité devait altérer brusquement le cours des cités, des peuples et de tous les empires sans exception, comme la vie des hommes. Et que c’est précisément ce qu’éprouva Ilion, cité jadis fortunée, ce qu’éprouva l’empire des Assyriens, et celui des Mèdes, et celui des Perses, et celui des Macédoniens, devenu alors le plus grand empire, éclatant de gloire jusqu’à l’instant d’avant.

Alors, fixant l’historien Polybe, soit à dessein, soit que cela lui ait échappé, il prononça ce vers : « Viendra le jour où sera détruite la sainte Ilion, et Priam, et le peuple de Priam à la bonne lance de frêne. »

Polybe lui ayant demandé sans ambages, car il était aussi son précepteur, ce que signifiaient ces mots, on dit que, sans chercher à le dissimuler, Scipion nomma clairement sa patrie, pour laquelle, contemplant les affaires humaines, il éprouvait immanquablement de la crainte. Ces paroles, Polybe les nota, les ayant réellement entendues lui-même.

Qui était Polybe

[Le podcast] — Sébastien Marchand, est-ce que vous croyez vraiment aux larmes des politiques ? Et avant tout, croyez-vous à ce que raconte un historien grec trois siècles après les faits ?

Sébastien Marchand — Qui était Polybe ? Il était notamment hipparque, c’est-à-dire chef de cavalerie des Achéens, les alliés de Rome dans sa dernière guerre contre le royaume de Macédoine, vingt ans avant la destruction de Carthage. Mais ils furent mal payés de leur loyauté : les Romains, une fois la guerre gagnée, prirent mille otages parmi les grandes familles achéennes, et Polybe fut l’un d’entre eux.

Il fut donc envoyé comme otage à Rome, où il a travaillé comme précepteur auprès de la famille des Scipions, et en particulier auprès de l’enfant prodige Scipion Émilien, qui l’accompagne ensuite dans sa dernière guerre contre Carthage.

Polybe étant lui-même un chef vaincu qui a assisté et même participé aux grands bouleversements de son siècle, il a réfléchi aux raisons politiques pour lesquelles les Romains ont pu conquérir autant d’États, et il a présenté son analyse et ses conclusions dans ses Histoires, encore conservées en bonne partie.

[Le podcast] — Est-il plausible qu’un chef militaire pleure devant la ville qu’il a détruite ? Ou bien, d’après vous, serait-ce une fantaisie, un jeu littéraire ?

Sébastien Marchand — Pour moi, il s’agit selon toute vraisemblance d’un épisode réel. Mais pour nous en convaincre, je vous propose d’aller voir quelqu’un qui connaît bien cette société, ses émotions et à la fois ses stéréotypes. Cette personne, c’est ma collègue Hélène Ménard, spécialiste d’histoire romaine, dont le bureau se trouve juste au bout du couloir. Allons-y.

Déplacement dans les couloirs du laboratoire.

Les larmes d’un homme fort

[Le podcast] — Nous voilà donc arrivés dans le bureau 218, celui d’Hélène Ménard, maîtresse de conférences HDR, spécialiste de l’histoire de la justice dans l’Antiquité romaine. On va pouvoir lui demander de nous éclairer davantage sur le personnage qu’était Scipion Émilien et sur la signification de ses larmes.

Hélène Ménard — Scipion Émilien cristallise dans sa personne les qualités de l’aristocratie romaine philhellène, c’est-à-dire ces Romains qui, tout en ayant vaincu militairement les Grecs, admirent leur culture. Scipion unit déjà deux des plus grandes familles romaines, celle de son père biologique, Paul Émile, vainqueur du roi de Macédoine Persée à Pydna en 168, et celle de Scipion l’Africain. Mais il est aussi le cousin de deux personnages célèbres pour leur tentative de réforme sociale à Rome, les frères Gracques.

Lorsque la guerre contre Carthage lui est confiée par le Sénat romain, c’est un homme d’âge mûr et il a déjà fait ses preuves. À 17 ans, il a participé sous le commandement de son père à la victoire des Romains contre le royaume de Macédoine, à Pydna. Il est de fait considéré comme le meilleur général de son époque. En même temps, il a reçu une éducation très soignée. Il anime ce que l’on a nommé à l’époque contemporaine le cercle des Scipions, creuset de la culture hellénique à Rome, dont Polybe a fait partie.

[Le podcast] — Le meilleur général de son époque, une éducation très soignée : est-il plausible qu’un tel individu puisse pleurer ?

Hélène Ménard — Votre question part d’un préjugé moderne : un homme fort, un homme de guerre, ne pourrait pas exprimer d’émotion, et surtout pas une émotion réputée féminine, donc expression d’une nature faible.

L’histoire de la sensibilité et des émotions constitue actuellement un champ en plein essor, souvent à travers l’étude d’une émotion particulière : les larmes, la colère, la peur. Les différentes études nous montrent qu’il ne faut pas juger à l’aune de nos propres repères. Les hommes forts de la Rome antique ne répugnaient pas à pleurer, si et seulement si cela montrait leur humanitas, leur humanité, le fait qu’ils réagissaient en hommes cultivés, civilisés.

Et en effet, Scipion avait une éducation philosophique et littéraire reçue en partie de Polybe lui-même, c’est-à-dire du chef grec qui, vaincu par Rome, a écrit l’histoire de sa défaite tout en analysant les raisons de la victoire romaine.

Dans ce passage, nous voyons toute la satisfaction d’un historien grec, plus tard Appien, qui écrit à l’époque impériale, à un moment où l’Empire romain est à son apogée : la satisfaction de mettre en scène le lien particulier entre Scipion Émilien et Polybe, entre la Rome conquérante et un Grec connu pour ses qualités militaires. N’oublions pas que Polybe est là pour ses qualités de poliorcète, c’est-à-dire de preneur de villes, sa capacité à mener un siège. Mais il est là également pour ses qualités intellectuelles, qui en font le précepteur du si prometteur fils de Paul Émile.

C’est donc un rapport fonctionnel entre un général et un poliorcète, mais aussi un rapport amical et intellectuel entre les deux hommes. Les larmes de Scipion Émilien, dont Polybe est le témoin et le récepteur privilégié, attestent de ce lien, qui personnalise aussi celui entre la culture grecque et l’efficacité romaine.

[Le podcast] — Pourquoi cette fascination de deux historiens grecs d’époques différentes pour ces larmes ? Pourquoi les mettre en texte ?

Hélène Ménard — Les larmes, lorsqu’elles sont mentionnées dans une source littéraire, ne sont jamais neutres. Elles sont porteuses d’un sens, voire de plusieurs niveaux d’interprétation. Elles constituent ici le marqueur d’une prise de conscience, par des hommes d’État qui sont aussi des intellectuels, du passage d’un empire à l’autre, d’une puissance à une autre, qui se construit sur l’élimination et la disparition de l’adversaire. Elles sont donc soutenues par une réflexion philosophique sur la translatio imperii et la succession des empires, une conception centrale dans l’œuvre de Polybe, qui traverse une grande partie de l’histoire de la pensée politique.

Le Cours de l’Empire, de Thomas Cole

[Le podcast] — Cette succession des empires et son caractère tragique, allant jusqu’à se matérialiser dans les larmes d’un dirigeant déplorant le sort de son ennemi vaincu et, à travers lui, la préfiguration du sien : comment se matérialise-t-elle dans l’art ? Avez-vous trouvé, Sébastien Marchand, des artistes qui, à l’époque moderne, aient abordé ce thème ?

Sébastien Marchand — J’ai d’abord trouvé une œuvre, Le Cours de l’Empire de Thomas Cole, un polyptyque du 19e siècle qui illustre le destin d’un empire, de sa naissance à sa chute. Pour expliquer cette œuvre, je me suis tourné vers Muriel Adrien, maîtresse de conférences en arts visuels anglophones à l’Université de Toulouse. C’est elle que je vous emmène voir maintenant, dans la cour aux platanes.

Déplacement vers le jardin d’hiver de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3.

Muriel Adrien — Je ne vais pas entrer dans une description détaillée de ces tableaux, j’invite les auditeurs à aller en voir les reproductions. Mais ce que l’on peut dire, c’est que ce sont des paysages qui se caractérisent par le même point de vue à chaque fois, à peu près : un littoral, une crique, une montagne à l’arrière-plan, des cieux plus ou moins tourmentés, une nature souvent présente à l’état sauvage, à l’état arcadien, à l’état de désolation. Elle est vraiment omniprésente et dominante.

La culture se manifeste par des temples en germination, à peine naissants dans l’état arcadien. On voit une sorte de mégalithe qui ressemble un peu à ceux de Stonehenge.

Ensuite, à l’apogée, il y a une rupture radicale : on passe au triomphe de la ville antique, avec des temples et des palais tous plus impressionnants les uns que les autres, des statues monumentales dont certaines sont dorées, des foules en procession. C’est un tableau au caractère vraiment monumental.

La destruction est elle aussi au cœur de la ville. La mer est extrêmement agitée, les foules sombrent dans les flots, les embarcations sont pleines de réfugiés qui tentent de fuir les flammes et la violence.

Et enfin, la désolation, c’est ce qu’il reste de tout cela. Quelques siècles après, on voit la végétation qui était là à l’état sauvage reprendre le dessus, le lierre grandir sur une colonne seule, sans toit, sans les bâtiments qui l’entouraient, car il n’y a plus de bâtiments, il n’y a plus que des colonnes qui tiennent toutes seules. Et l’eau, toujours là, cette fois redevenue calme, et plus aucune présence humaine.

Pourquoi Thomas Cole aujourd’hui

[Le podcast] — Pourquoi s’intéresser à ces tableaux, et quel rapport entre cette œuvre et l’histoire antique ?

Muriel Adrien — Si l’on remonte la généalogie des inspirations de ce polyptyque, inspirations qui sont multiples, la référence ultime, c’est l’Antiquité. Et le prototype originel, c’est un empire antique qui connaît une fin tragique, telle qu’envisagée par Scipion dans le texte d’Appien que vous avez lu.

Cette série puise ses sources dans les temps anciens, même si Cole commente la politique et le devenir de son pays adoptif. Dans ses tableaux de paysages américains en général, il observe avec inquiétude la nature vierge et les terres indiennes se faire grignoter par l’expansion vers l’Ouest. Et dans ces paysages magnifiés qui célèbrent l’Amérique triomphante se profile un destin funeste analogue à celui de Rome ou de Carthage. À une époque où l’Amérique n’a pas encore supplanté l’Europe dans sa suprématie, ni vraiment érodé l’hégémonie de l’ancien empire britannique, Thomas Cole anticipe, bien avant son apogée, la fin du Nouveau Monde.

[Le podcast] — Dites-nous en un peu plus sur ce Thomas Cole.

Muriel Adrien — Thomas Cole est un artiste de la première moitié du 19e siècle. Il est né en Angleterre mais a émigré aux États-Unis avec sa famille à l’âge de 17 ans. Il est considéré comme le fondateur de la Hudson River School, la première école de peinture de paysages américaine. Son projet était de reproduire le sublime de la nature sauvage américaine, qu’il estimait être la quintessence de l’Amérique, donc de peindre des paysages qui glorifiaient la beauté singulière des États-Unis.

Il n’empêche : sa représentation des paysages est très largement influencée par la peinture européenne, celle de Claude Lorrain, de Turner entre bien d’autres, et par certains écrits britanniques. Il possédait par exemple l’ouvrage d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain. Ce livre a été publié l’année de l’indépendance américaine, l’année de naissance des États-Unis, ce qui est assez ironique quand on sait qu’à la célébration de la nature américaine par Cole était jointe une mise en garde à peine voilée, adressée aux États-Unis de son temps.

[Le podcast] — Aujourd’hui, au 21e siècle, en quoi est-il intéressant de se pencher sur ce polyptyque ?

Muriel Adrien — Cette œuvre est pertinente aujourd’hui pour au moins deux raisons. Premièrement, elle s’inscrit dans une longue tradition picturale de représentation de la décadence des empires. Cette série est l’une des manifestations de ce récit collectif et ancien, ce qui en montre la longévité.

Deuxièmement, dans le cas de Cole, le message environnemental est de surcroît d’une actualité brûlante. Parmi les préoccupations qui le taraudaient figuraient celles qu’on qualifierait aujourd’hui d’environnementales, ce qui donne au message sous-jacent à ces œuvres une étonnante modernité. Le Cours de l’Empire attribue en effet la naissance, mais aussi la déchéance de l’empire, au fait que l’homme se soit arraché à l’état de nature.

Cole était-il visionnaire ? Préfigurait-il les temps modernes ? En fait, ces préoccupations, il était loin d’être le seul à les avoir. Elles ont émergé dans le sillage de la révolution industrielle, qui avait entraîné la disparition de paysages pastoraux. Chez lui, il y avait une forme d’éco-anxiété, liée non au dérèglement climatique bien sûr, mais à la défiguration des paysages édéniques. Et il y avait aussi une analogie entre l’ascension et le déclin des empires et des communautés politiques d’un côté, et de l’autre la croissance biologique et le déclin organique des corps vivants.

Pourquoi ce texte

[Le podcast] — Nous sommes de nouveau avec Sébastien Marchand, le chef d’orchestre de cette promenade à travers le temps et les larmes, et nous sommes dans un lieu particulier, un lieu dont il me disait à l’instant qu’il était peut-être hanté. En tout cas, c’est ce que pense un agent de sécurité qui a le privilège et le devoir d’être ici la nuit. Mais il est assurément hanté par les Médicis, puisque nous sommes devant deux moulages colossaux, face auxquels on se sent bien petits, et qui ornent le tombeau des Médicis à Florence.

Cela ne pouvait être une meilleure introduction à cette dernière partie d’entretien, puisque finalement les Médicis sont allés chercher dans l’Antiquité une légitimité, comme beaucoup de puissants avant eux et après eux. Mais vous, Sébastien Marchand, ce n’est peut-être pas pour votre légitimité que vous êtes allé vous intéresser à ce texte.

Sébastien Marchand — Ce texte m’a marqué d’abord, même pas en tant qu’historien, mais presque en tant qu’individu. Je l’ai découvert pendant le premier confinement, en avril 2020. Je lisais alors Polybe dans le cadre de ma thèse de doctorat, qui porte sur la fin du grand empire hellénistique de Macédoine, la patrie d’Alexandre le Grand. Cela résonnait déjà avec mon travail. Mais j’ai trouvé en plus qu’il résonnait avec l’actualité de l’époque : on était dans une ambiance étrange de fin du monde.

C’est un texte qui doit résonner chez beaucoup de gens, je pense, pour une raison ou pour une autre, parce qu’il m’a semblé incarner un sentiment universel. Scipion lui-même évoque des empires disparus mille ans avant sa naissance. Ce sentiment se retrouve même après, par exemple chez Paul Valéry, après la Première Guerre mondiale, dans son long article intitulé La crise de l’esprit, paru dans La Nouvelle Revue française en juin 1919. Il commence d’une façon extraordinaire.

Lecture — Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins, descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques.

Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions, à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesses et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie, ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

[Le podcast] — Merci Sébastien Marchand, ce sera le mot de la fin.

Sébastien Marchand — Merci beaucoup, merci à vous.

Générique

Merci aussi à Hélène Ménard et à Muriel Adrien. Ce podcast vous a été présenté par Émile Gayoso, sous la responsabilité scientifique d’Anca Dan. Comme d’habitude, aux Humanités dans le texte, on se quitte avec Dédales, de Karol Beffa.

Proposé par

  • Humanités dans le texte

    Des modules pédagogiques multimédia (textes, images, podcasts et vidéos) pour lire, traduire et interpréter les textes en langues anciennes, du collège au supérieur.

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