Pour ce premier épisode du podcast Humanités dans le texte, Benoît Laudenbach, maître de conférences en langue, littérature et papyrologie grecques à Sorbonne Université et directeur de l’Institut de papyrologie de la Sorbonne, nous emmène en Haute-Égypte, à un moment où le pays est en proie aux querelles dynastiques qui opposent Ptolémée X Alexandre à son frère aîné Ptolémée IX Sôter II. Ce podcast prolonge le module consacré à cet épisode, et se comprend au mieux avec la ressource pédagogique et la vidéo qui l’accompagnent.
Deux témoignages se répondent à deux siècles et demi de distance. D’un côté, les lettres d’un gouverneur de Thébaïde, un certain Platon, qui n’est pas le philosophe, conservées sur papyrus. De l’autre, le récit de Pausanias, écrivain-voyageur du 2e siècle de notre ère, qui décrit les mêmes événements dans sa Périégèse. Le rapprochement des deux est rare, et c’est ce qui fait le prix de ce dossier.
Trouver un papyrus qui vient confirmer ou même infirmer une information transmise par un autre biais, c’est un événement assez exceptionnel.
Benoît Laudenbach

Mais l’entretien déborde vite le cas particulier. Il s’attarde sur la matérialité des documents, ce que le programme Humanités dans le texte place au cœur de sa méthode. Le papyrus est une plante du delta du Nil dont on coupe la tige en lamelles, disposées en deux couches perpendiculaires pour former des feuillets, mis bout à bout en rouleaux. Selon les besoins, on découpe un coupon au format voulu, vertical pour les lettres. On écrit ensuite au calame, quand les Égyptiens, pour écrire leur propre langue, utilisent un pinceau.
Ces lettres sont écrites en grec, parce que le grec est la langue de l’administration égyptienne depuis la conquête d’Alexandre. Une frange seulement de la population le parle : l’élite, les fonctionnaires, les scribes. Les Égyptiens continuent d’employer leur langue, en démotique puis en copte, mais à un niveau plus local.
Les deux papyrus du stratège Platon ont été découverts à la fin du 19e siècle, très probablement par des Égyptiens qui les ont revendus aussitôt, à une époque où le marché des antiquités n’était pas régulé. Ils ont été acquis par Urbain Bouriant, alors directeur de ce qui est aujourd’hui l’Institut français d’archéologie orientale, puis légués à l’un de ses élèves, Pierre Jouguet, fondateur de l’Institut de papyrologie de la Sorbonne.
C’est l’Antiquité dans son concret le plus proche.
Benoît Laudenbach
Pourquoi consulter un papyrus plutôt qu’une traduction imprimée ? Pour le chercheur, la réponse va de soi : c’est lui qui établit le texte, il doit donc travailler sur le matériau premier. Mais Benoît Laudenbach défend un intérêt plus large. On est habitué à voir le monde antique à travers des manuels et des textes déjà édités ; devant le papyrus, on a un rapport direct au matériau, au tracé des lettres, au geste de celui qui écrit.
L’Égypte a conservé une masse considérable de documents, pour des raisons essentiellement climatiques. Non que le papyrus ait été moins courant ailleurs, mais il n’y a pas survécu. Le résultat est vertigineux.
C’est comme si on prenait la corbeille à papier ou la boîte de courriels de tout un pays, et qu’on regardait ce qu’il y a dedans.
Benoît Laudenbach
Messages personnels, documents administratifs, contrats de location, impôts, beaucoup d’impôts : de quoi faire des statistiques et comprendre finement le fonctionnement d’une société. Et il reste beaucoup à faire, peut-être neuf dixièmes du corpus, si l’on en croit l’estimation de l’invité.
L’entretien se termine sur deux questions plus personnelles. Comment devient-on papyrologue ? Par hasard, répond Benoît Laudenbach, par goût des alphabets qu’on ne connaît pas, et sous l’influence de Tolkien, qui en avait inventé. Et quelle place l’imaginaire tient-il dans l’interprétation d’un monde dont il ne reste que des fragments ?
Méfiance vis-à-vis de notre imaginaire.
Benoît Laudenbach
On interprète des traces, on cherche les preuves, on tisse un fil entre elles. Mais dès qu’une preuve manque, mieux vaut ne pas trop interpréter. Un rapport critique, en somme, comme celui que l’entretien invite à entretenir avec Pausanias.
Invité : Benoît Laudenbach, maître de conférences en langue, littérature et papyrologie grecque à Sorbonne Université, directeur de l’Institut de papyrologie.
Animation, réalisation et publication : Émile Gayoso.
Responsable scientifique : Anca Dan.
Série réalisée avec le soutien de l’École Universitaire de Recherche Translitteræ
Introduction
Dans notre imaginaire, Paris est une ville de cosmopolitisme et d’effervescence politique. Les populations viennent des quatre coins de l’Europe pour s’y brasser, et ce peuple de Paris si mêlé et si métissé n’hésite pas à se soulever pour faire valoir ses droits. Si l’on plonge dans le monde méditerranéen de l’Antiquité classique, y a-t-il des villes où règne un semblable climat ? La réponse est oui, et l’une des plus fameuses d’entre elles n’est autre qu’Alexandrie.
La cité fondée par Alexandre le Grand, le jeune roi macédonien parti dans la conquête du monde en 331 avant notre ère, était une réplique en miniature du cosmos méditerranéen. Des Égyptiens, des Grecs, des Juifs, des Italiens, des Celtes servant dans l’armée et d’autres peuples d’Afrique et d’Asie vivaient ensemble, pour le meilleur et pour le pire.
Surtout pour le pire à partir du moment où les derniers rois Ptolémées, descendants directs de Ptolémée fils de Lagos, compagnon d’Alexandre et premier roi de l’Égypte hellénistique, ont eu des difficultés à imposer leur autorité. Même si les Ptolémées ont été les derniers rois hellénistiques à céder devant Rome, leur déclin a été long et marqué par une série de révoltes manipulées politiquement par différents prétendants au trône.
C’est de cela que nous allons parler aujourd’hui avec Benoît Laudenbach, maître de conférences en langue et littérature grecque, directeur de l’Institut de papyrologie de la Sorbonne et spécialiste de littérature hellénistique.
Deux textes, deux natures
[01:57] Bonjour, merci d’être avec nous. Pour plonger un peu dans votre travail, vous avez choisi de nous présenter quelques textes dont nous allons lire ensemble le contenu. Mais avant cela, je vous laisse en dire deux mots.
Benoît Laudenbach — Les textes que je propose ont la particularité d’être de nature différente. Il y a des textes papyrologiques, donc sur papyrus, qui nous parlent d’un événement, et il se trouve qu’on a un autre texte, transmis par les manuscrits du Moyen Âge, qui nous parle du même événement mais en des termes différents. Cet événement, c’est une révolte dans le sud de l’Égypte contre l’un des rois d’Égypte à ce moment-là, un des nombreux Ptolémées, matée par l’autre roi, son successeur, qui a repris le pouvoir et rétabli son autorité sur le sud de l’Égypte.
[02:56] Dans Humanités dans le texte, on va essayer de se frotter à la matérialité des textes. On va donc les lire dans les langues originelles dans lesquelles ils ont été écrits. Ce n’est pas moi qui vais le faire, j’en serais bien incapable, mais vous, vous pouvez. Vous allez donc vous prêter au jeu de lire une lettre écrite par ce fameux Platon, ce stratège, qui n’est pas le philosophe, mais le stratège de la Haute-Égypte.
Benoît Laudenbach — Stratège de Thébaïde, donc de la Haute-Égypte.
[03:26] Et je vais essayer de distiller la traduction au fur et à mesure que vous lisez le texte original. Est-ce qu’on se lance ?
La lettre du stratège Platon
[04:08] Lecture et traduction — Que le très grand dieu, roi, sauveur, soit parvenu à Memphis, et que Hiérax a été désigné avec une très grande force pour la répression de la Thébaïde, de façon à ce que, à cette nouvelle, vous preniez courage. Nous avons jugé bon de vous l’annoncer. Portez-vous bien.
[04:42] On peut commencer par dire un mot de cet extrait.
Benoît Laudenbach — C’est le responsable de toute la circonscription administrative qui écrit au responsable d’une ville. Ce qui est amusant dans cette lettre, c’est le ton employé, très mielleux envers le nouveau roi qui vient de prendre le pouvoir. C’est vraiment « le très grand dieu, roi, sauveur », il utilise tous ces titres. Ce n’est pas forcément quelque chose de commun de s’adresser de façon aussi grandiloquente.
[05:16] Vous dites que même pour l’époque, c’est une marque un petit peu d’allégeance.
Benoît Laudenbach — On aurait pu employer simplement le nom du roi avec le titre de basileus, de roi.
[05:29] D’ailleurs, dans le dossier plus complet qu’on pourra retrouver sur le site Odysseum une fois qu’il sera terminé, vous faites une analyse assez fine de l’emploi de ces formules, de la façon dont elles peuvent expliquer les renversements de légitimité ou de faveur dans le régime. Cela vous permet d’avoir des clés d’interprétation des événements politiques.
Benoît Laudenbach — Ce sont des indices qui peuvent donner effectivement des clés d’interprétation, parce qu’on a une autre lettre, dans le dossier également, où le ton n’est pas du tout le même. Là, Platon écrit à un subordonné et on est sous le roi précédent : on a un style très formulaire, très administratif. On peut donc se dire qu’avec sa deuxième lettre, il essaie effectivement de se faire bien voir du nouveau pouvoir en place.
[06:21] Ce qui est intéressant en voyant la tonalité de ces deux lettres, c’est que cela nous plonge aussi dans la psychologie de la personne qui a écrit. À un moment donné, il a besoin de donner des ordres, à un autre moment, il a besoin de se faire bien voir. Vous avez dit « qui a écrit » : est-ce que Platon écrit lui-même ou est-ce qu’il dicte la lettre ?
Benoît Laudenbach — Elle est très sûrement dictée à un secrétaire.
Le récit de Pausanias
[06:45] Le texte de Pausanias a été écrit deux à trois cents ans après la lettre de Platon. Pausanias était un géographe qui a écrit une description de la Grèce, et au moment où il passe à Athènes, il voit des statues des rois d’Égypte, des Ptolémées, et il en profite pour raconter quelques anecdotes croustillantes sur cette dynastie.
[07:14] Lecture et traduction — Ainsi Ptolémée revint et tint l’Égypte pour la seconde fois. Il fit campagne contre les Thébains révoltés et, remportant la victoire la troisième année après le soulèvement, il ravagea la région au point de ne laisser aux Thébains aucun vestige de la prospérité de jadis, prospérité telle pourtant qu’elle dépassa en richesse les Grecs les plus riches.
[08:16] On a donc une évocation par Pausanias, deux cents ans plus tard environ, du même événement que vit le stratège Platon en 88 avant notre ère : la répression de la Thébaïde.
Benoît Laudenbach — D’abord, il faut noter que la coïncidence des deux est assez rare. Trouver un papyrus qui vient confirmer ou même infirmer une information transmise par un autre biais, c’est un événement assez exceptionnel. Là, en l’occurrence, avec cette lettre et toute une série d’autres, on a un aperçu sur la façon dont les gens ont pu le vivre, ce qu’il a fallu faire.
[09:15] Là où les lettres peuvent préciser l’information de Pausanias, c’est notamment sur le degré de gravité des événements, sur les raisons de la répression et sur le temps qu’elle a duré. Il est très probable que Pausanias fasse une erreur : cette répression n’a pas duré trois ans, mais peut-être quelques mois au maximum. Et on comprend que s’il y a eu une révolte, c’était dans le cadre des luttes dynastiques, certains voulant plutôt privilégier son frère au lieu de ce Ptolémée qui revient au pouvoir.
[09:47] Est-ce qu’on a beaucoup de papyrus de ce genre ?
Benoît Laudenbach — Des lettres en général, on en a beaucoup, vraiment beaucoup, et on sait bien comment cela fonctionne. De ce Platon, on en a cinq, qui datent toutes de la période comprise entre mars et novembre 88 avant notre ère.
[10:07] Et que l’on peut consulter dans l’institut que vous dirigez ?
Benoît Laudenbach — On peut les consulter, les images sont en ligne. Il y en a trois ici à Paris. On peut regarder les images en ligne parce qu’on les met à disposition du public de cette façon. Les chercheurs peuvent éventuellement venir les voir pour de vrai.
Fabriquer, écrire, transmettre
[10:24] Parlez-nous un peu de ces papyrus. Comment ont-ils été fabriqués ? Comment écrivait-on dessus ? Comment nous ont-ils été transmis ?
Benoît Laudenbach — Le papyrus, c’est une plante qui ne poussait au départ que dans le delta du Nil et dont on utilisait la tige pour fabriquer des feuillets. La tige est coupée en lamelles, disposées en deux couches perpendiculaires. Cela donnait des feuillets qui, mis bout à bout, faisaient de grands rouleaux. Ensuite, selon les besoins, on pouvait utiliser un rouleau entier ou, pour une lettre, découper simplement un coupon au format voulu. Dans nos lettres, c’est un format vertical, le format habituel des lettres à cette époque. On écrit ensuite avec un calame : les Grecs utilisaient un calame, les Égyptiens, pour écrire leur langue, utilisaient un pinceau. Ici, pour la lettre en question, on a une écriture très jolie, presque calligraphique et très fine.
[11:20] Précisons que c’est écrit en grec, parce qu’on parle grec dans l’administration de l’Égypte de cette époque. Ce n’est pas évident pour tout le monde : l’Égypte, on l’associe aux hiéroglyphes, à une écriture autre que celle du grec ancien.
Benoît Laudenbach — Depuis la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand en 331 avant notre ère, le pouvoir en place est grec et a mis en place une administration en langue grecque.
[11:44] Ce qui signifie que la population commence à parler grec, ou pas nécessairement ?
Benoît Laudenbach — Une frange de la population, l’élite essentiellement, les fonctionnaires, les scribes. Par ailleurs, les Égyptiens pouvaient utiliser leur langue et l’écrire : il y a le démotique, plus tard il y aura le copte. Ils pouvaient l’utiliser, même pour des transactions, mais à un niveau plus local peut-être, dans d’autres sphères. Là, on est vraiment dans le haut de la hiérarchie : la communication se fait naturellement en grec.
Découverte et conservation
[13:58] Intermède musical — Alexandria, poème symphonique d’Alexandros Karozas, inspiré par les textes de Constantin Cavafy, grand poète grec du 20e siècle qui a vécu une partie de sa vie à Alexandrie.
[14:29] On a parlé des papyrus, de leur déchiffrement, de leur interprétation. On n’a pas encore parlé de leur découverte. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les circonstances de la découverte des papyrus du stratège Platon ?
Benoît Laudenbach — Pas beaucoup. On sait qu’ils ont été découverts à la fin du 19e siècle. Ils ont certainement été mis au jour par des Égyptiens eux-mêmes, qui les ont trouvés et revendus tout de suite : c’était très souvent le cas à cette période où le marché des antiquités n’était pas du tout régulé. Ils ont été acquis par Urbain Bouriant, à l’époque directeur de ce qui est maintenant l’Institut français d’archéologie orientale, qui les a ensuite légués à l’un de ses élèves, Pierre Jouguet, fondateur de l’Institut de papyrologie de la Sorbonne. C’est donc une découverte fortuite, comme toutes les découvertes archéologiques.
[15:24] Et pour ce qui est de la conservation, quelles sont les précautions à prendre ?
Benoît Laudenbach — La précaution essentielle, c’est de les protéger de l’humidité, parce que le papyrus est un support très fragile, qui la supporte très mal. Ensuite, on peut les restaurer, les mettre sous verre pour mieux les protéger, faire attention à la température. Mais on les a retrouvés dans un pays chaud comme l’Égypte, donc la température n’est pas un élément particulièrement dangereux.
Pourquoi consulter les papyrus
[15:58] J’imagine que votre but est de les conserver, mais aussi de les mettre à disposition des chercheurs, peut-être des visiteurs. Quel est le public auquel s’adresse exactement votre institut ? Et pourquoi aller consulter des papyrus plutôt que des traductions établies par des savants, qu’on peut lire dans des livres bien imprimés au 21e siècle ?
Benoît Laudenbach — L’institut que je dirige est un institut universitaire, dont la vocation est avant tout de former des spécialistes des papyrus, et éventuellement de recevoir des chercheurs qui vont travailler sur les papyrus de notre collection. Les intérêts à consulter directement les papyrus sont divers. Le chercheur, évidemment, c’est lui qui va proposer la traduction qui sera ensuite imprimée : il faut donc qu’il travaille sur le matériau premier.
[17:00] Mais je crois aussi que c’est intéressant pour un public beaucoup plus large de voir ce qu’est un papyrus, parce qu’on est habitué à voir le monde antique à travers des manuels, à travers des textes déjà édités. Là, on a un rapport direct avec le matériau, avec le tracé des lettres, on voit le geste de la personne. C’est l’Antiquité dans son concret le plus proche, je dirais.
Ce que le papyrus donne à voir
[17:34] Le papyrus, dans l’imaginaire collectif, est associé à l’Égypte. Cela veut dire aussi qu’on a des traces beaucoup plus nombreuses de la vie pendant l’Antiquité en Égypte. En quoi cela nous permet-il de lire la vie sociale, culturelle et économique de l’Égypte antique différemment que celle d’autres régions où le papyrus était beaucoup moins courant ?
Benoît Laudenbach — Le papyrus n’était pas forcément moins courant ailleurs. En revanche, on ne l’a pas conservé. On l’a conservé en Égypte pour des raisons essentiellement climatiques et démographiques, mais c’est un peu par hasard.
[18:18] En revanche, cela nous donne effectivement une énorme masse de documents. C’est comme si on prenait la corbeille à papier ou la boîte de courriels de toute une région, de tout un pays, et qu’on regardait ce qu’il y a dedans. Et il y a absolument de tout : des messages personnels, des documents administratifs, des contrats de location, les impôts, beaucoup d’impôts. Avec tout cela, un historien peut commencer à faire des statistiques, à comprendre très finement comment fonctionnait une société. Et on ne peut le faire que pour l’Égypte, simplement parce que les documents manquent pour les autres régions du bassin méditerranéen.
L’avenir de la papyrologie
[18:55] À l’ère du numérique et des communications virtuelles en tout genre, quel peut être encore l’intérêt de continuer d’analyser des textes vieux de deux à trois mille ans ? Quel est l’avenir de la papyrologie, de l’étude des textes anciens au 21e siècle ?
Benoît Laudenbach — L’avenir, c’est qu’il reste encore beaucoup de papyrus à déchiffrer. On en a peut-être fait le dixième. À Paris, beaucoup a déjà été fait, mais il y a beaucoup de collections où il reste énormément à faire. Et à chaque fois qu’on déchiffre un papyrus, il y a quelque chose qu’on comprend mieux, une série qu’on peut compléter. Je pense que plus on connaît les sociétés antiques, plus on peut comprendre comment fonctionne une société en général, et peut-être comment faire fonctionner la nôtre à peu près correctement. Par exemple, la société égyptienne était une société assez mélangée, assez métissée. Ce n’est pas très différent de ce qu’est la nôtre aujourd’hui. Et malgré tout, elle a été à peu près stable pendant quelques centaines d’années.
Devenir un homme du papyrus
[19:57] Benoît Laudenbach, il y a une question que je ne vous ai pas posée : pourquoi et comment un universitaire français spécialiste des lettres anciennes finit-il par être un homme du papyrus ?
Benoît Laudenbach — Par hasard. Sûrement parce qu’il y a quand même au départ un intérêt pour l’étrange, pour les alphabets qu’on ne connaît pas par ailleurs. Et puis le hasard des rencontres, parce qu’il se trouve que j’ai fait une partie de mes études à Strasbourg, et qu’à Strasbourg il y a également une collection de papyrus et un institut de papyrologie. L’influence de Tolkien, très certainement.
[20:33] Ce n’est pas une évidence pour tout le monde. Je rappelle que Tolkien est connu comme un auteur de fantasy, l’auteur phare de la fantasy, peut-être par certains comme un philologue aussi. Mais il faut expliquer pourquoi Tolkien vous a influencé sur ce plan.
Benoît Laudenbach — Parce que Tolkien a inventé des alphabets et des langues. Moi, je ne connaissais pas très bien les langues, mais je connaissais très bien les alphabets. Je me suis assez tôt intéressé aux alphabets anciens, que je lisais dans un fac-similé de l’Encyclopédie de Diderot. En voyant des papyrus pour de vrai, je crois que je me suis pris en pleine figure cette matérialité, des gens qui écrivaient au quotidien avec cet alphabet grec que je connaissais, mais qu’ils n’écrivaient pas comme moi j’écris le grec aujourd’hui. C’est la confrontation avec l’autre.
[21:23] Les Égyptiens sont donc un peu vos elfes à vous.
Benoît Laudenbach — En quelque sorte.
La part de l’imaginaire
[21:28] Cela me permet de vous poser une dernière question. Moi qui suis non spécialiste, mais qui ai pu m’intéresser, surtout pendant mon adolescence, à l’égyptologie de culture générale, celle à laquelle on accède par les romans : j’ai lu la saga Ramsès de Christian Jacq. Cela va peut-être vous faire sauter au plafond. Mais je sais qu’il y a un engouement depuis longtemps, peut-être un avatar de l’orientalisme à la fin du 20e siècle, cet intérêt pour le roman historique en Égypte antique.
[22:09] De façon plus sérieuse : pour vous, les universitaires, spécialistes de ces langues, qui savez les déchiffrer, qui essayez d’interpréter ces sociétés anciennes, je me demande dans quelle mesure l’imaginaire joue un rôle dans l’interprétation de ce monde fragmenté. Parce que même en Égypte antique, où il y a beaucoup de papyrus, cela reste des fragments. On a les fragments d’un monde largement disparu. On ne sait pas comment les corps se mouvaient, comment les gens dansaient, comment ils priaient. On doit tout reconstituer à partir des traces.
Benoît Laudenbach — Je crois qu’un de nos travaux, c’est d’essayer d’utiliser l’imaginaire, mais sans trop l’utiliser non plus. C’est aussi un risque. On interprète des traces, on va chercher les preuves, on essaie de tisser un fil entre les preuves. Mais dès qu’on n’a pas de preuves de quelque chose, on évite de trop interpréter. Donc méfiance vis-à-vis de notre imaginaire.
[23:18] Un peu de méfiance. Un rapport critique, comme avec Pausanias.
Benoît Laudenbach — Voilà. Cela peut être très fécond, mais à utiliser avec modération.
Conclusion
[23:27] Merci Benoît Laudenbach. J’invite nos auditeurs à se reporter vers votre dossier « Guerre de succession et félonie en Haute-Égypte », qui sera disponible prochainement sur la plateforme Odysseum. Je vous remercie beaucoup, car vous êtes le premier invité du podcast Humanités dans le texte.
[23:45] On pourra aussi vous voir et vous entendre lors d’un colloque qui aura lieu les 6 et 7 décembre à l’École normale supérieure. Pour celles et ceux qui seraient à Paris à ce moment-là, je les invite à se renseigner sur ce colloque. Mais pour ceux qui n’aiment rien de mieux que la musique, nous avons la chance, aux Humanités dans le texte, de bénéficier de la collaboration de Karol Beffa. C’est dans ses Dédales, puisque c’est le nom de sa composition, que nous allons nous perdre désormais, comme une dernière évocation de cette culture hellénistique que nous avons célébrée dans ce premier épisode du podcast Humanités dans le texte.








