Entretien

Des millions de manuscrits en ligne : comment s’y retrouver ?

Le même manuscrit peut s’appeler Codex aureus, clm 14 000 ou Évangéliaire de Charles le Chauve. Ailleurs, la ville a changé de nom, la bibliothèque aussi, et les manuscrits ont été reclassés. Anne-Marie Turcan-Verkerk explique comment on relie tout cela, et ce qu’on peut découvrir en le faisant.

Julie Duruflé : Des millions de manuscrits, livres anciens et autres documents patrimoniaux ont été numérisés au cours des dernières décennies. Pourquoi est-il encore difficile de retrouver ce que l’on cherche ?

Anne-Marie Turcan-Verkerk : Quand on cherche un manuscrit ou un document d’archive en ligne, et c’est certainement vrai aussi pour des pièces de musée, on ne sait pas toujours comment le nommer. Depuis la Renaissance, on a pris l’habitude de donner aux manuscrits des « petits noms » : le Vergilius Augusteus, le Codex Aureus de Saint-Emmeram. Mais quelle est leur cote1, aujourd’hui, dans leur bibliothèque ?

Plat de reliure en or repoussé, couvert de pierres serties et de perles disposées symétriquement autour de figures en relief.
La reliure d’orfèvrerie du Codex aureus, ornée de pierres et de perles sur un décor d’or repoussé. Nord de la France, peu après 870. Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 14000, reliure. Source : Münchener DigitalisierungsZentrum (BSB), via le portail Biblissima.

Plus simplement, le nom des villes évolue parfois : Königsberg, la ville de Kant, est devenue Kaliningrad. Il arrive aussi que le nom des bibliothèques change : les bibliothèques royales ou princières de la bibliographie ancienne sont souvent devenues nationales, les bibliothèques municipales françaises se transforment bien souvent en médiathèques. Les cotes elles-mêmes ont pu varier entre l’époque d’un premier catalogue, souvent au 19e siècle, et l’époque actuelle : les manuscrits peuvent être reclassés, déplacés, recotés.

Bref, un même document peut être désigné de plusieurs façons selon les époques et les sources. Alors comment exprimer sa requête pour trouver ce que l’on cherche ? On peut ruser, mais les portails peuvent aussi faire en sorte que, quelle que soit la façon dont l’usager interroge son moteur de recherche, il tombe sur la bonne solution.

L’autre obstacle, moins grave mais déroutant, c’est le fait que chaque bibliothèque numérique ait sa propre logique et son mode de fonctionnement. Quand on veut consulter des manuscrits dans plusieurs bibliothèques, plusieurs pays, il faut constamment s’adapter, parfois tâtonner. Le foisonnement des ressources disponibles peut devenir alors un problème.

Et puis, bien sûr, on a toujours envie de voir le manuscrit qui n’a pas encore été numérisé, ou de trouver un texte qui n’a pas été bien décrit, bien identifié. L’abondance de ce qui est disponible rend gourmand et impatient !

Les bibliothèques et bases de données ne décrivent pas toutes leurs collections de la même manière. Comment fait-on dialoguer ces informations ?

Il est normal que chaque bibliothèque ait sa propre façon de structurer la connaissance, et donc de cataloguer, nommer, présenter ses ressources. De même, chaque projet de recherche aura son propre point de vue sur les documents et leur contenu, et organisera à sa façon les données, les résultats. Évidemment, cette richesse peut être source de difficulté pour l’usager, même s’il est très aguerri. Pour autant, il est important de conserver cette pluralité de points de vue, qui résulte souvent de l’histoire.

La solution, pour permettre à l’usager de retrouver ce dont il a besoin, c’est d’établir quelque part des équivalences. Le Codex aureus, c’est un beau livre d’Évangiles enluminé fait pour Charles le Chauve en 870, aujourd’hui conservé à Munich2 et provenant de l’abbaye Saint-Emmeram de Ratisbonne.

Le portail Biblissima établit des équivalences de ce genre entre différentes dénominations, puis donne un identifiant unique à l’ensemble. Du coup, peu importe la façon dont on formule la recherche, on trouvera. C’est vrai pour les cotes, mais aussi pour les noms de personnes, les noms de lieux, les éléments iconographiques.

Enluminure en pleine page sur fond d'or : un souverain couronné assis sur un trône, sous un dais soutenu par des colonnes, entouré de personnages.
Charles le Chauve trônant en majesté, dans le manuscrit qu’il a commandé. Codex aureus de Saint-Emmeram, 870. Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Clm 14000, f. 5v, via le portail Biblissima.

Biblissima rassemble ces équivalences dans des fichiers d’autorités (on parle de « référentiels3 » ). Autour de l’identifiant unique, on pourra agréger toutes les données qui le concernent, et ainsi permettre à l’usager de retrouver rapidement ce qu’il cherche sans avoir à faire plusieurs fois des recherches sur des sites différents. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’interopérabilité4 : les informations travaillent, opèrent, ensemble, entre elles.

Grâce à ce travail de fourmi, qui demande de multiples vérifications pour s’assurer qu’on parle bien de la même chose et qu’on ne confond pas, par exemple, des homonymes, on peut reconstituer des bibliothèques médiévales, ou rassembler différents points de vue sur un même objet, un même texte, un même individu.

Relier des données jusque-là dispersées permet-il de faire de nouvelles découvertes ? Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Je peux donner l’exemple d’une petite recherche iconographique que j’ai faite assez récemment. Je cherchais à savoir si les moines médiévaux utilisaient des pinces pour tenir les manuscrits ouverts, ou pour fixer des liasses de feuillets de parchemin, et je voulais savoir si de telles pinces étaient déjà utilisées pour fixer le linge sur les cordes.

: Détail d'enluminure montrant un instrument à deux branches posé sur un feuillet de parchemin.
Une pince à parchemin sous la main du copiste. Manuscrit enluminé. Lyon, Bibliothèque municipale, Ms 410, f. 79, via le portail Biblissima.

Le portail Biblissima m’a permis de m’apercevoir que ce qui était parfois identifié comme des compas sur les enluminures était en fait probablement des pinces. J’ai comparé les représentations des instruments de copie des évangélistes dans les manuscrits grecs avec les représentations indubitables de compas dans des scènes de construction d’édifices par exemple.

Enluminure sur fond d'or : un homme barbu assis, la main au menton devant un livre ouvert ; sur une table voisine, un encrier et plusieurs instruments d'écriture alignés, dont un objet à deux branches.
Sur la table de l’évangéliste, parmi les instruments, un objet à deux branches : compas ou pince à parchemin ? Manuscrit copié à Istanbul, 10e siècle. Paris, BnF, Département des manuscrits, Coislin 195, f. 171v, via le portail Biblissima.

la pince a été utilisée pour les livres bien avant de l’être pour le linge.

Le portail m’a aussi permis de trouver des représentations de pièces de linge ou de feuillets mis à sécher sur des tringles : pas de pinces à linge ! En fait, la pince a été utilisée pour les livres bien avant de l’être pour le linge.

C’est une anecdote, mais c’est vraiment le rassemblement de plus de 300 000 images médiévales et tout le travail qui a été fait sur les vocabulaires des bases de données d’images qui permet de répondre à des questions comme celles-là, des plus saugrenues aux plus austères !

Détail d'enluminure montrant des pièces de tissu posées sur une barre horizontale.
Du linge mis à sécher sur une tringle, sans la moindre pince. Manuscrit du 13e siècle. Paris, BnF, Département des manuscrits, Français 378, f. 13v, via le portail Biblissima.

Ces sources peuvent sembler réservées aux spécialistes. Que peuvent-elles apprendre à chacun d’entre nous ?

Il est vrai que pour profiter pleinement de la numérisation d’un document ancien, quel qu’il soit, il faut être capable de le lire ou de décrypter ses images. Mais c’est la même chose pour des vitraux, des fresques, n’importe quel tableau ou objet. Des millions de gens regardent la tapisserie de Bayeux avec émotion ou amusement, sans pour autant lire toutes ses légendes en latin.

Détail de broderie montrant une femme debout sous un portique, un homme tendant la main vers son visage, avec une inscription latine au-dessus.
« Où un certain clerc et Ælfgyva » : la phrase s’arrête là, et personne ne sait quel scandale le brodeur a laissé en suspens. Tapisserie de Bayeux, scène 15, 11e siècle. Bayeux, Musée de la Tapisserie. Explorer la tapisserie en ligne.

Sans en avoir toutes les clés, on peut jouir de la beauté des documents anciens, voire de leur étrangeté. Y avoir accès, pouvoir zoomer sur l’image, pouvoir la télécharger et même l’annoter, la gribouiller si l’on en a l’envie ou l’utilité, par exemple pour un cours ou pour une recherche, c’est déjà fabuleux ! Et ce n’est que justice de permettre à tout un chacun de le faire : ces documents patrimoniaux sont un bien commun de l’humanité tout entière.

Au-delà, avoir accès aux sources elles-mêmes, c’est pouvoir vérifier ce qu’en dit la bibliographie sans se laisser impressionner par elle, et souvent, réviser des jugements anciens : réfléchir de nouveau sur les datations, les localisations, l’identité des copistes, la technique des enlumineurs et tant d’autres choses. Le portail Biblissima fait très attention à rendre compte de la diversité des opinions sur de tels sujets : chaque divergence porte en germe une découverte future pour qui voudra réfléchir, pousser la recherche plus avant.

Mais il n’y a pas que cela. Les sources sont un enjeu pour tous ceux qui veulent écrire l’histoire, ou la réécrire, et cela ne concerne pas que la recherche, mais aussi la politique. Les sources anciennes nous en disent long sur de nombreux sujets d’une actualité brûlante, comme l’histoire du climat, de l’environnement, des paysages, de la biodiversité, des peuples et de leurs frontières, des langues, et l’on pourrait allonger cette liste.

Dans quelques années, Biblissima proposera des éditions numériques des textes, qui faciliteront les choses. Mais même si tout le monde ne peut pas lire ces sources originales, il est important qu’elles soient préservées et accessibles à toutes et tous, et que l’on sache qu’elles existent.

À l’inverse, qu’est-ce qui résiste encore au numérique ? Qu’est-ce qu’un écran ne permet pas de saisir d’un document ancien ?

Une chose me manque, l’odeur des livres !

C’est une façon de dire que rien ne remplacera jamais l’émotion d’avoir entre les mains un livre qui a vécu et traversé les siècles : c’est une rencontre physique avec des disparus, à la fois très lointains et très familiers, comme quand on retrouve longtemps après sa mort une lettre de quelqu’un qu’on a aimé.

Sur mon écran, il était immense […] dans mes mains, il était tout petit !

Il y a aussi la question du format. Je me rappelle, il y a très longtemps, avoir regardé en microfilm un manuscrit de poésie du 10e siècle : sur mon écran, il était immense. Et quand je l’ai eu, enfin, en vrai dans mes mains, il était tout petit ! Il était fait pour être glissé dans une manche, tenu dans une main, lu solitairement.

On ne comprend vraiment ce genre de chose qu’en présence de l’objet. Pour le moment, le numérique ne rend pas cela. Il ne permet pas toujours non plus de bien comprendre comment un manuscrit est fabriqué, où sont les coutures des cahiers5 par exemple : or c’est très important parfois pour comprendre des phénomènes textuels, par exemple dans quel ordre un recueil de textes a été composé.

Pour quelqu’un qui découvre Biblissima, par où commencer ?

Question difficile ! Il y a des milliers de façons d’entrer dans le portail Biblissima. Pour ma part, je cherche beaucoup un accès facile et rapide aux numérisations de manuscrits, parce que le portail fonctionne toujours de la même façon et me fait gagner énormément de temps. Mais je dirais que le plus amusant, c’est d’entrer par la recherche iconographique.

Quel que soit le sujet auquel on s’intéresse, la question qu’on se pose, on peut parcourir des centaines de milliers d’images dans les manuscrits les plus divers et rencontrer des copistes, des plantes, des animaux fantastiques, des objets de la vie quotidienne, des scènes historiques, mythologiques, des portraits d’auteurs.

Comment imaginait-on la mort de Sénèque au Moyen Âge ? On croise les descripteurs6 « Sénèque » et « bain », et voilà une belle occasion de regarder à quoi ressemblaient les baquets dans les étuves médiévales. Combien d’escargots dans nos manuscrits ? 343, mais 262 seulement avec image. Combien de dragons ? 3517, dont 2349 avec image !

Il faut filtrer et croiser avec d’autres descripteurs. Escargot et dragon cohabitent surtout dans les encadrements luxuriants des manuscrits du 15e siècle.

Enluminure montrant un homme nu assis dans une cuve, du sang s'échappant de son bras, entouré de personnages vêtus dont une femme en prière.
Contraint au suicide par Néron en 65, Sénèque s’ouvre les veines dans un bain chaud, sous le regard de son épouse Pompeia Paulina. Manuscrit copié à Cambrai en 1451. Paris, BnF, Département des manuscrits, Français 12476, f. 65v, via le portail Biblissima.

Tout n’est pas possible, mais l’imprévu n’est jamais loin.

Cela dit, ce qui permet le mieux de mesurer les effets bénéfiques de l’interopérabilité, c’est de faire une recherche sur une bibliothèque ancienne, car l’une des raisons initiales de créer Biblissima était de reconstituer les bibliothèques de l’Antiquité à l’époque moderne, afin de voir comment les textes avaient circulé et étaient parvenus jusqu’à nous.

Si l’on regarde par exemple la collection de l’ancien collège de Sorbonne, on trouve des liens vers des dizaines et dizaines de manuscrits conservés dans des bibliothèques françaises et étrangères, grâce à la mobilisation de 11 ressources sur le web, des bases de données ou des bibliothèques numériques. Et encore, c’est certainement incomplet, car la science avance, de plus en plus de livres anciens vont être numérisés, de plus en plus de bibliothèques et de laboratoires vont contribuer aux travaux de Biblissima. Ce n’est pas exhaustif, mais c’est une façon simple et suggestive d’entrer dans la complexité.


Anne-Marie Turcan-Verkerk est directrice d’études à l’École pratique des hautes études – PSL, où elle occupe la chaire de langue et littérature latines du Moyen Âge. Elle est la responsable scientifique de Biblissima depuis 2012.

Entretien réalisé par Julie Duruflé.

  1. Cote : ensemble de lettres et/ou de chiffres permettant d’identifier et de localiser un document dans une bibliothèque ou un fonds. ↩︎
  2. München, Bayerische Staatsbibliothek, clm 14 000 ↩︎
  3. Référentiel : liste de référence qui rassemble, sous un identifiant unique, toutes les façons de désigner une même chose. Charles le Chauve, Karl der Kahle et Carolus Calvus y renvoient au même identifiant, et donc au même personnage. Biblissima publie progressivement les siens sur data.biblissima ↩︎
  4. Interopérabilité : capacité de bases de données conçues séparément à communiquer entre elles. Chaque bibliothèque garde sa façon de décrire ses collections, mais des équivalences sont établies pour qu’une même œuvre soit reconnue d’un catalogue à l’autre. Une seule recherche suffit alors là où il en fallait dix. ↩︎
  5. Cahier : ensemble de feuilles pliées et assemblées qui constitue l’une des unités matérielles d’un manuscrit. ↩︎
  6. Descripteur : terme utilisé pour décrire le contenu d’un document ou d’une image et permettre de le retrouver lors d’une recherche. ↩︎

Ressources

Pour aller plus loin :

  • Explorer le portail Biblissima : plus de 812 000 pages de manuscrits, d’enluminures, d’incunables et d’imprimés anciens.
  • Consulter data.biblissima : les référentiels de Biblissima, publiés en données ouvertes.
  • Anne-Marie Turcan-Verkerk, « Rester à la page. Symboles, méconduites, solutions techniques », Scriptorium, 77, 2023, p. 191-218 et pl. 23-36. En accès libre sur HAL.

Des images à explorer sur le portail : 

À explorer sur le portail Biblissima : les manuscrits de cette enquête sur les pinces à parchemin.

  • Une pince à parchemin. Lyon, Bibliothèque municipale, Ms 410, f. 79
  • Compas ou pince ? Paris, BnF, Manuscrits, Coislin 195, f. 171v, 10e siècle, Istanbul
  • Un compas. Paris, BnF, Manuscrits, Latin 15158, f. 62r, détail, 1289
  • Du linge mis à sécher sur une tringle. Paris, BnF, Manuscrits, Français 378, f. 13v, 13e siècle
  • Du linge mis à sécher sur une tringle. Paris, BnF, Manuscrits, Latin 7330, f. 30r, 13e siècle, Sicile
  • Du linge mis à sécher sur une tringle. Paris, Bibliothèque Mazarine, Ms 3873, f. 2v, détail, deuxième quart du 14e siècle, France
  • Des feuillets mis à sécher sur une tringle. Paris, BnF, Manuscrits, Français 25526, f. LXXVIIv, détail, première moitié du 14e siècle, France, peut-être Paris

Proposé par

  • Biblissima

    Manuscrits voyageurs, bibliothèques disparues, trouvailles de la recherche : articles, entretiens et vidéos pour suivre les textes anciens à la trace, de main en main.

Que voudriez-vous lire sur Odysseum ?

Un sujet, une ressource qui vous manque, un texte que vous aimeriez voir expliqué : écrivez-nous.