Faut-il s’émerveiller encore devant les innombrables statues et peintures qui, dans nos musées, montrent les origines légendaires de nos civilisations ? Que faire des Métamorphoses d’Ovide et des nombreuses jeunes femmes et jeunes hommes qui, pour échapper aux dieux, choisissent la mort ou la transformation en plantes, animaux, constellations ?
Benjamin Demassieux lit d’abord Claudien, poète de la fin du 4e siècle né à Alexandrie : la plainte de Cérès après l’enlèvement de sa fille. Il explique ce que ce texte apporte de neuf. L’Hymne homérique à Déméter, son modèle vieux de mille ans, ne faisait parler ni Perséphone ni Pluton. Chez Claudien, les personnages dialoguent. Pluton essuie les larmes de Proserpine et lui tient un discours de consolation pour lui prouver qu’elle sera heureuse aux enfers.
Le rapt correspondait à une réalité. En Grèce ancienne, on mariait les filles dès la nubilité, le choix revenait à la famille, et le consentement de l’épouse n’a commencé à être demandé qu’à l’époque impériale. Des tombes portent le nom de jeunes filles mortes en couches à douze ou treize ans. Et la cérémonie du mariage a longtemps mis en scène l’enlèvement de la mariée et la séparation d’avec sa mère, jusqu’à récemment dans les zones rurales des Balkans.
Le rapt est une métaphore du mariage.
Alix Barbet
Néphéli Papakonstantinou apporte ensuite le regard du droit. Il n’existait pas de loi propre au crimen raptus avant Constantin, qui légifère vers 326. Cette loi punit avec une sévérité extraordinaire tous ceux qui ont pris part à l’enlèvement, y compris la victime non consentante, alors que le juriste Marcien en avait fait au 3e siècle un crime pesant sur le seul ravisseur. Elle punit aussi les parents qui auraient consenti au mariage forcé de leur fille : un fait que Claudien ne pouvait ignorer en écrivant la plainte de Cérès.
Alix Barbet, enfin, explique pourquoi ces scènes couvrent les murs. Le rapt de Proserpine figure dans les tombeaux dès le 1er siècle, à Kertch en Crimée, à Ostie dans un columbarium de la via Laurentina, à Rome dans l’hypogée des Octavii. À Ostie, Proserpine tombe à genoux près de deux grenades, les présents nuptiaux de son ravisseur qui la tire par le bras. À Rome, une petite femme renversée sur le dos se débat, bras levés.
Invités :
- Benjamin Demassieux, professeur agrégé de lettres classiques dans l’académie de Lille, doctorant à l’Université de Lille, laboratoire HALMA, UMR 8164. Sa thèse porte sur la poétique du rapt dans la poésie gréco-latine tardive, 4e-6e siècle.
- Néphéli Papakonstantinou, docteure en études latines, spécialiste de droit romain.
- Alix Barbet, archéologue, directrice de recherche honoraire au CNRS à l’ENS, spécialiste de la peinture romaine, autrice de la base de données Décors antiques.
Animation, réalisation et publication : Émile Gayoso.
Responsable scientifique : Anca Dan.
Série réalisée avec le soutien de l’École universitaire de recherche Translitteræ.








