Lorsqu’on pense au héros de la guerre de Troie, dont la colère ouvre le chant d’Homère, Achille fils de Pélée, il est difficile de ne pas avoir en tête l’image d’un guerrier puissant et séduisant, tel que Brad Pitt l’a incarné au grand écran. Difficile alors d’imaginer Achille déguisé en jeune fille pendant des années, sans que personne ne devine la supercherie. Et pourtant, c’est bien ce que plusieurs mythes rapportent, en particulier Stace dans son Achilléide1. Caché par sa mère Thétis pour échapper à la guerre de Troie qui s’annonce, il vit en compagnie des filles du roi Lycomède et passe auprès de tous pour une jeune fille lui aussi.
Cette idée d’une beauté subversive, entre le féminin et le masculin, se retrouve dans de nombreux mythes grecs et romains. Hermaphrodite, enfant d’Hermès et d’Aphrodite, en est un parfait exemple puisqu’il, ou elle, présente les attributs des deux sexes. La divinité possède à la fois un sexe masculin et une poitrine féminine, que les artistes n’ont pas cessé de représenter en jouant sur l’étrangeté de ce corps double et son pouvoir de séduction.
Hors des mythes cette fois-ci, on trouve aussi plusieurs jeux et combinaisons entre le masculin et le féminin, notamment en lien avec le pouvoir. C’est le cas des représentations d’Hatchepsout, qui accède au trône d’Égypte en 1479 avant notre ère. Représentée tantôt avec des attributs du pouvoir masculin comme la barbe postiche, tantôt avec des vêtements et un corps plus féminins, l’iconographie de son règne marque par les combinaisons qu’elle opère et leur valeur politique.
À travers cet atelier clé en main, découvrez et interrogez ces trois figures au regard de leurs beautés particulières, de leurs ambiguïtés de genre et de la façon dont leurs corps les expriment.
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Achille à Skyros : beauté héroïque et travestie



Thétis, la mère d’Achille, a reçu une prophétie lui disant que son fils allait mourir s’il combattait à Troie. Elle décide donc, pour le protéger, de le déguiser en fille et de le cacher sur une île, afin qu’il ne soit pas enrôlé pour la guerre.
Maintenant, ô mon fils ! Ta vie n’est pas sûre, et ta mère seule éloigne de toi la mort : que dis-je ? Déjà s’approchent les temps redoutables, déjà nous touchons aux extrêmes périls. Il faut céder ! Soumets un moment ton courage masculin, ne refuse pas de porter le vêtement maternel2. […] Au nom de ta beauté, des joies futures de ta jeunesse, si pour toi j’ai accepté sur la terre un époux obscur3, si, dès ta naissance, j’ai armé ton corps des tristes eaux du Styx4, souffre quelque temps en portant ce vêtement pour qu’il te protège. Il ne nuira pas à ton courage. Pourquoi détournes-tu la tête ? Que veut dire ce regard ? Rougirais-tu d’adoucir ta fierté sous cette parure ?
Thétis l’amène ensuite à la cour du roi Lycomède, dont les filles sont réputées pour leur extraordinaire beauté, surtout Déidamie, dont Achille tombe immédiatement amoureux.
Sa mère le voit hésiter, et, par une douce violence, jette sur lui une robe flottante. Alors elle adoucit la raideur de son cou, abaisse ses larges épaules, assouplit ses bras robustes, dompte avec art sa chevelure en désordre, pare de son propre collier sa poitrine, et enlace ses pieds de bandelettes brodées. Puis elle lui enseigne la démarche, les mouvements, le langage modeste d’une jeune fille. Comme on voit la cire s’animer sous les doigts d’un artiste, et revêtir une forme nouvelle, ainsi la déesse façonnait le jeune Achille. Et il ne lui fallut pas de longs efforts, car chez lui une grâce charmante se joignait à une force invincible. Son sexe se distinguait à peine encore, et pouvait tromper les regards.
Stace, Achilléide.
Les Grecs savent qu’ils ne vont pas gagner la guerre sans Achille. Ulysse et Diomède partent donc en mission pour le démasquer et ils arrivent à la cour du roi Lycomède où se cache Achille. Pour le piéger, ils apportent plusieurs cadeaux : pierres précieuses, instruments de musique, vêtements et des armes.
Achille s’est approché de plus près ; l’éclat du bouclier réfléchit ses traits et il reconnaît dans l’or sa fidèle image. À cette vue, il a horreur de lui-même et rougit de honte. […] Alors qu’il commençait déjà à retirer sa robe, on fait entendre une fanfare guerrière sur l’ordre d’Ulysse. Les jeunes filles s’enfuient aussitôt, jettent les cadeaux, et courent implorer leur père. Elles croient entendre le signal d’une attaque. Mais la robe d’Achille est d’elle-même tombée de sa poitrine. Déjà un bouclier, une lance plus courte arment son bras. Ô prodige ! Il paraît surpasser de toutes ses épaules et le roi d’Ithaque et le héros d’Étolie ; tant ses armes éblouissantes et ses regards étincelants jettent le trouble et la frayeur dans le palais ! Terrible dans sa démarche, comme s’il provoquait déjà Hector5, il s’arrête, debout, au milieu des spectateurs épouvantés : on cherche en vain la fille de Pélée6.
Stace, Achilléide.
- Pouvez-vous résumer le mythe d’Achille à Skyros ? Personnages, enjeux.
- Quelle scène du mythe est représentée sur toutes les images ? Pouvez-vous identifier tous les personnages : Achille, Ulysse, Diomède, Déidamie ?
- Comment Achille est-il décrit et représenté ?
- a. Sa beauté est-elle différente lorsqu’il est décrit comme une femme et lorsqu’il est décrit comme un homme ?
- b. La fresque de Pompéi montre un Achille un peu différent des deux autres images : quelles sont ses différences ?
- D’après toutes vos réponses, lesquels de ces mots qualifient le mieux la beauté d’Achille ? Féminine, ambiguë, idéalisée, héroïque, masculine, dangereuse, érotique.
Hermaphrodite : beauté et érotisation d’une ambiguïté sexuelle



L’origine d’Hermaphrodite, fils de Mercure et de Vénus est, suivant les mythologues7, semblable à celle de Priape8. Ce Dieu fut appelé Hermaphrodite d’un nom composé de celui de son père et de celui de sa mère. Quelques-uns prétendent que ce Dieu se montre aux hommes à certaines époques ; que son corps est un mélange d’homme et de femme ; en effet, il a toute la beauté et la mollesse du corps d’une femme, en même temps que son aspect a quelque chose de mâle et de rude. D’autres considèrent ces productions comme des monstruosités rares, et qui présagent tantôt des biens, tantôt des maux.
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 6.
Dans ce mythe, Hermaphrodite est né homme. D’une très grande beauté, il est harcelé par une Nymphe, Salmacis, qui l’a vu se baigner nu dans des eaux.
La Nymphe s’attache à lui, redouble ses efforts, le presse, et s’écrie : « Tu te défends en vain, ingrat ! Tu n’échapperas pas. Dieux, faites qu’il en soit ainsi : que rien ne me sépare de lui, que rien ne le détache de moi ! » Les dieux ont exaucé sa prière. Au même instant, sous une seule tête, les deux corps se sont unis. Tels deux jeunes rameaux, liés l’un à l’autre, poussent sous la même écorce et ne font qu’une tige. Hermaphrodite et la Nymphe ne sont plus ni l’un ni l’autre, mais sont les deux ensembles. Ils semblent avoir les deux sexes et ils n’en ont aucun. Hermaphrodite s’étonne d’avoir perdu dans ces eaux claires son sexe et sa vigueur9. Il lève les mains au ciel et s’écrie : « Divinités dont je porte le nom, vous, auteurs de mes jours, accordez-moi la grâce que j’implore ! que tous ceux qui viendront après moi se baigner dans ces eaux y perdent la moitié de leur sexe ! » Mercure et Vénus, touchés de sa prière, l’exaucèrent. Ils répandirent sur ces eaux une essence inconnue, donnant la vertu de rendre les sexes indécis.
Ovide, Les Métamorphoses, IV, v. 368-380.
- D’après les textes, qui était Hermaphrodite ? Quelles sont les deux versions de son mythe ?
- En vous appuyant sur les images : comment pourriez-vous décrire ce personnage ?
- a. Comment est-il représenté ? Vêtements, coiffures, couleurs, postures.
- b. Que pouvez-vous dire de son corps et de ses attributs sur ces représentations ?
- Sur les trois images, comment se mélangent masculin et féminin dans la représentation du personnage ? A-t-il toujours la même apparence ?
- D’après toutes vos réponses, lesquels de ces mots qualifient le mieux la beauté d’Hermaphrodite ? Sensuelle, puissante, ambiguë, idéalisée, héroïque, dangereuse, érotique.
Hatchepsout : les codes de beauté genrés comme outil politique
Hatchepsout est la 5e souveraine de la 18e dynastie de l’Égypte antique. Fille du pharaon Thoutmôsis Ier et femme de son demi-frère, le pharaon Thoutmôsis II, elle devient régente à la mort de celui-ci car son neveu et beau-fils, Thoutmôsis III, est alors un enfant. Elle se fait ensuite couronner pharaon et co-règne avec Thoutmôsis III jusqu’à sa mort. Elle est ainsi au pouvoir d’environ 1479 à 1457 avant notre ère, durant la période de l’histoire égyptienne antique nommée le Nouvel Empire. Comme tout pharaon, elle a fait bâtir des monuments, comme la « Chapelle Rouge » dédiée à Amon dans le sanctuaire de Karnak, ou son temple funéraire. C’est lors des fouilles de ce temple monumental situé près de la Vallée des Rois que la plupart des statues que nous avons d’elle ont été retrouvées. Elles ont presque toutes été cassées volontairement après son règne, probablement sur ordre de Thoutmôsis III. En effet, elle a subi une damnation mémorielle : les traces de son règne et notamment de son couronnement en tant que roi, et non pas en tant qu’épouse royale, ont été effacées des textes et des représentations iconographiques pour la condamner à l’oubli.
Données archéométriques
Les archéologues ont retrouvé des restes de peinture visible sur les statues d’Hatchepsout. La peau de celles qui représentent la souveraine en homme étaient peintes d’une nuance orange, combinaison d’ocre rouge et de pigments jaunes.
L’étude des statues et des fresques de cette période montre que l’ocre rouge profond était caractéristique des représentations masculines, tandis que le jaune plus clair était utilisé pour la peau des figures féminines.

Évolution des représentations d’Hatchepsout au cours du temps

Hatchepsout en femme. Sculpture de diorite, c’est l’une des deux seules statues de Hatchepsout trouvées dans son temple funéraire qui la montrent avec un corps et des vêtements féminins, notamment la coiffe Khat souvent associée à la déesse Isis.
Elle a été trouvée à Deir el-Bahari, à Thèbes, et est conservée au Metropolitan Museum of Art, New York. Les inscriptions sur la statue suggèrent qu’elle a été consacrée à Amon et au temple de Karnak.




Représentations de reines et princesses au Nouvel Empire
Le Nouvel Empire, de 1500 à 1000 avant notre ère, est la période durant laquelle Hatchepsout a régné.


Représentations de Thoutmôsis III, neveu et beau-fils d’Hatchepsout
Thoutmôsis III, tout en épaule et en calcaire. Le roi est ici représenté avec les attributs de la royauté : la coiffe Némès et la fausse barbe. Cette partie supérieure de statue est aujourd’hui au Metropolitan Museum of Art, tandis que le visage, trouvé dans une autre fouille, est au Musée du Caire.
Thoutmôsis III, le roi beau-gosse. En plus des accessoires spécifiques du pharaon, on peut voir ici le pagne dont est vêtu Thoutmôsis III, marqué de son nom.


- Partie A, images 1 à 4 : justifiez les titres des images en comparant avec les images des parties B et C.
- a. Quels sont les vêtements portés par Hatchepsout sur les différentes statues ?
- b. Sont-ce les mêmes que ceux portés par les représentations de reines de cette période ? Ou plutôt les mêmes que ceux portés par le roi Thoutmôsis III ? Attention, la réponse va être différente selon les statues.
- c. En Égypte, au Nouvel Empire, quels sont les attributs de la beauté masculine ? Et de la beauté féminine ?
- Décrivez l’image 5, pouvez-vous déterminer qui est Hatchepsout et qui est Thoutmôsis III ?
- En vous aidant du texte, expliquez pourquoi Hatchepsout a choisi de se représenter ainsi, en particulier pour les images 2 à 5, et pourquoi elle est en général appelée « pharaon » et non « pharaonne ».
- Selon vous, Hatchepsout cherche-t-elle à masquer son genre féminin, notamment sur les statues où elle porte des attributs masculins, en comparant avec les statues de Thoutmôsis III et d’après les données pigmentaires ?
- Selon vous, quels mots décrivent le mieux la beauté d’Hatchepsout ? Symbolique, sensuelle, puissante, féminine, ambiguë, idéalisée, héroïque, masculine, dangereuse, politique.
- Cet atelier a été présenté lors de la journée « Glamour, fards et beautés » des Journées Découvrir l’Antiquité ↩︎
- Elle fait la liste des dieux ou héros qui se sont déjà travestis pour le rassurer. ↩︎
- La mère d’Achille s’est mariée à un mortel, Pélée, car les dieux l’ont obligée : c’est pour cela qu’elle l’appelle « époux obscur ». Elle-même est une Néréide, c’est-à-dire une divinité marine. ↩︎
- Elle fait référence au moment où elle a trempé Achille dans les eaux du Styx pour le rendre invincible. ↩︎
- L’auteur annonce un des plus grands combats de la guerre à venir : le face à face entre Achille et Hector, prince troyen. ↩︎
- Il a repris son apparence masculine : la fille de Pélée n’existe plus. ↩︎
- Personnes qui étudient, écrivent et travaillent sur les mythes ↩︎
- Dieu de la fertilité, considéré comme le fils de Vénus et Bacchus. Certaines versions lui attribuent Mercure ou Jupiter comme père. ↩︎
- Sous-entendu : son sexe et sa vigueur masculine. Il s’étonne d’avoir été efféminé. ↩︎









